5.8.26

Infiltration en zone grise

 

         Vcevolod Emelin, né en 1959, a exercé toutes sortes de métiers : cartographe dans le Grand Nord, guide à Moscou, restaurateur d’églises, acteur… C’est aussi un poète reconnu lauréat du prix Grigoriev. Proche dans les années 1990 du Front Populaire d’Alexandre Menia, ayant pris part à la défense de la Maison Blanche (parlement) à Moscou en 1993, lors du coup d’État de Boris Eltsine, avec d’autres insurgés, dont Édouard Limonov. Avant de se détourner complètement de l’idéologie et des mouvements de foule « thérapies de groupe », selon sa propre formule. Ci-dessous, il présente un tableau saisissant du conflit en cours, dont ces expériences lui ont peut-être donné une idée. Connu pour son style de fausse simplicité et d’autodérision, il fait résonner ici une note de pure compassion, à l’encontre de la pornographie des va-t-en-guerre de tous les bords : il ne s’agit pas d’un jeu, mais d’angoisse, de privation, de peur, de mort.

         (Vers traduits par Thierry Marignac)

 

Vsevolod Emeline.

 

On dit, il faut attaquer maintenant

La tactique des groupes réduits.

Marchent les hommes par cinq unis,

Chaque troisième est un cadavre ambulant.

 

En vain nous avons lu sur la Première Division[1]

C’est fini ces excentricités

Aujourd’hui ne chargent plus sur l’ennemi les escadrons

Dorénavant, on doit s’infiltrer.

 

Derrière la fenêtre s’élèvent des chansons

La capitale en train de se balader

Mais me tourmente la méditation

Sur le destin de l’infiltré.

 

Je suis à Moscou sur le divan

Réfléchissant à ce qui s’est passé

De la vodka dans un verre buvant

À la santé de l’infiltré.



 

On marchait ensemble pour Staline avant

Pour Vissarion fils de Joseph attaquant

Maintenant est assis, délaissé par tous, un humain

Dans une solitude existentielle, putain.

 

Dans un sous-sol il va se cacher

À gauche un grand magasin brûlé, à droite une pharmacie

Il est seul comme le verre dernier

D’un type buvant dix jours sans merci.

 

Voici quatre murs, imaginez ceci

Une semaine, deux, trois…

Un sentiment de peur, pas de culpabilité chez toi

À l’intérieur pour un temps infini.

 

Il a des cartouches, des provisions

Tout ce qu’il faut pour la mission

Mais les corbeaux, oiseaux intelligents,

Se sont rassemblés, le corps attendant.

 

Des drones, on lui balance des rations

Et parfois même de bonne qualité

Mais les vestiges de son cafard il doit cracher

Pour ne pas penser, dans quel but ces contorsions.

 

Parfois, il regarde en arrière

Des drones il voit l’essaim

Et médite, qu’est-ce que ça peut faire

Lequel d’entre eux, ici est le mien ?

 

Et je, depuis longtemps n’allant plus au temple de Dieu

Fatigué, éméché, vieux

Propose de cent grammes lever

À la santé de chaque infiltré.

 

Une personne est mon Seigneur

Soutenant le monde par poignées

Aie pitié d’eux les infiltrés,

Aie pitié et pardonne-leur.

Vcevolod Emeline.

Son traducteur à Moscou, 2016, photo © Doukhovski.
 


Говорят, сейчас нужно наступать
Тактикой мелких групп.
Идут человек по пять,
Из них каждый третий труп.

Зря мы читали об Первой Конной
Кончились эти чудачества
Сейчас не штурмуют врагов эскадроны
Нынче просачиваются.

Из-за окна раздается пение
Вовсю гуляет столица
А меня мучает размышление
О судьбе просочившегося.

И я в Москве на диване
Обдумывая случившееся
Выпью водку в стакане
За просочившегося.

Раньше дружно ходили за Сталина
В атаку за Виссариона Иосифовича.
А сейчас сидит человек всеми оставленный
В экзистенциальном, блядь, одиночестве.

Он забивается в какой -то подвал
Слева сгоревший универмаг, справа аптека
Он одинок как последний бокал
У пьющего десять дней человека.

Вот, представьте, четыре стены
Неделя, две, три…
Есть чувство страха, нет чувства вины
И ты навеки внутри

У него есть еда, патроны
Все, что нужно для дела
Но умные птицы вороны,
Собрались в ожидании тела.

С дронов ему сбрасывают пайки
Иногда даже не плохого качества
Но он должен выплюнуть остатки тоски
Чтобы не думать, за что
  корячится.

Иногда он выглядывает из задницы
Беспилотников видит рой
И размышляет, какая разница
Который из них здесь мой?

И я, неходивший давно в божий храм
Старый, усталый, спившийся
Предлагаю поднять сто грамм
За каждого просочившегося.

Господь мой являясь личностью
Держащий весь мир в горсти
Помилуй их, просочившихся
Помилуй их и прости.

 

Всеволод Емелин

 

 

 



[1] Il s’agit de la légendaire Première Division de cavalerie soviétique, qui s’illustra pendant la Guerre Civile.