3.9.26

Ingérence étrangère

 

 

Ayant eu hier la surprise de me voir, sur le site X, inscrit sur une liste de « Bots-Trolls » russes par un fanatique vivant au Royaume-Uni, j’utiliserai mon droit de réponse avec le petit rappel de mon parcours, signé par un ami très cher. Ces gens font des listes, ce qui les inscrit, eux, dans une certaine tradition. Il y a une dizaine d’années, suite à mes traductions et la collection ZAPOÏ, la diaspora anti- régime me classait dans les agents du Kremlin, tandis que leurs adversaires voyaient en moi au contraire un agent occidental. Je n’avais rien démenti, espérant voir affluer les subsides d’un côté comme de l’autre. J’attends toujours. Je commence à perdre, sinon l’espoir, du moins la patience.

 

 

Question d’hygiène mentale, je compare THIERRY MARIGNAC à ALBERT LONDRES façon de situer la place morale et littéraire de ses ouvrages sur l’Ukraine et la Russie mais aussi de se dégager de la cohorte des péroreurs et béni-oui-oui qui envahissent l’édition comme l’information.

Un Albert Londres allumé par Dada et passé par la case toxico. Sevrage spartiate d’une rapidité et une radicalité stupéfiantes. Une marque indélébile cependant, ne serait-ce que par goût de l’errance dans les métropoles du monde à la poursuite du fantôme d’ALEXANDER TROCCHI.


L’auteur est revenu très récemment sur sa désintox dans « PHOTO PASSEE » (La manufacture du livre), une enquête sur lui-même entreprise quand il découvre la tronche de son géniteur pour la première fois : une vieille photo reçue par la poste matérialisant le mensonge obstiné qui a conditionné sa vie depuis le premier jour. Faute au passé : une très précoce rupture de ban, un destin de bâtard, le plus aristocrate d’entre eux.

Auparavant il a écrit deux livres focalisés sur la came, un recueil de nouvelles, LE PAYS OU LA MORT EST MOINS CHERE (Moisson rouge, 2009) et un roman d’un réalisme troublant, « MORPHINE MONOJET » (2016), où il raconte sa jeunesse toxico en compagnie de sa bande de mousquetaires, la succession de drames – une hécatombe – qui l’ont accompagnée et dont il est à jamais impossible de se remettre.



La came l’a poursuivi tout au long de son parcours de traducteur-éditeur. La liste des auteurs passés entre ses mains étant trop longue, trop folle à détailler, je me contente de rappeler la traduction du grand « classique » – « BASKETBALL DIARIES » de JIM CARROL (10/18, 1995), du prodigieux « RASTA GANG » de PHILLIP BAKER (Moisson rouge, 2009) et la découverte en France de BRUCE BENDERSON et son fameux « TOXICO » (Rivages, 1995). Déjà au top de la mythologie.

Après être passé à l’Est comme traducteur de littérature et de poésie russes, Thierry Marignac découvre ANDREÏ DORONINE (Doronin), le plus punk des écrivains jamais connus, qui, en guise de cure de désintoxication, a raconté un tas d’histoires, plus horribles les unes que les autres, sur la vie quotidienne des héroïnomanes. En traduisant et en éditant le recueil TRANSIBERIAN BACK TO BLACK (10/18, 2018), un chef d’œuvre d’humour noir, Marignac a sans doute atteint le point culminant d’un parcours de traducteur et d’éditeur, presque spécialisé (fantastique accumulation de hasards objectifs), qui lui assure durablement un statut de persona non grata auprès des bourgeois qui régentent la vie littéraire – éditeurs, critiques, lecteurs et libraires.




Il n’y a pas que la littérature qui intéresse l’ex toxico mais encore la géopolitique des drogues, le marché international avec son tombereau de victimes. En 2004, abreuvés d’informations sur les ravages des nouvelles drogues aux USA, nous ne savions rien de ceux, plus dévastateurs encore, qui se propageaient dans les pays de l’Est à grande vitesse, conséquence de la chute de l’URSS.

Payot, "documents", 2006.


Après un stage à New York, condition de financement auprès de l’organisation « Réduction des risques » de Georges Soros d'une mission d’information (voire de rédemption), Thierry Marignac se rend à Kiev durant l’hiver 2004 au moment même où se déclenche la révolution orange. Il y mènera une double enquête, sur la condition des « damnés de la terre » ukrainiens et la révolution en cours, qui le conduira à rencontrer certains oligarques, parties prenantes de la guerre des gangs qui sévit alors pour l’accaparement des richesses du Donbass et se transformera peu à peu en guerre civile. Le livre qu’il tire de sa mission, « VINT, LE ROMAN NOIR DES DROGUES EN UKRAINE », soutenue par Georges Soros (aucun organisme européen n’avait accepté de le faire) paraît en 2006 aux Editions Payot – zéro compétence pour comprendre et défendre ce livre, cette bataille. A ce moment, tout le monde se foutait de l’Ukraine. C’est à peine si l’on savait où se situait le pays (vague province de l’URSS). A l’exception de l’ex-ambassadeur de France en Ukraine Philippe de Suremain, et du magazine Géo, personne ne salue ce travail. C’est comme si ce livre extraordinaire n’était jamais sorti des caves de l’éditeur.

J’ai tenté, avec quelques amis, de le ressusciter au moment où les réfugiés affluaient en France – en vain. Les soi-disant anars de l’édition ne se distinguent pas des bobos : couards et formatés.



On comprend mieux la suite : en 2023, Thierry Marignac publie LA GUERRE AVANT LA GUERRE, CHRONIQUE UKRAINIENNE (Konfident) et en 2025 VU DE RUSSIE (La manufacture de livres), chroniques dans le camp ennemi, dont j’ai déjà plusieurs fois parlé ici. Deux livres, une même bataille contre la désinformation. S’il s’agit avant tout de la perception de la guerre en Russie, l’auteur ne perd pas de vue ses interrogations habituelles : le marché de la drogue d’un pays reflète l’état moral dans lequel il se trouve.



    « Contrairement aux représentations en vogue en Occident pour des raisons propagandistes, loin d’être une URSS bis, la Russie contemporaine est une société mondialisée, y compris dans ce domaine-là ».

Et l’auteur de TRANSIBERIAN BACK TO BLACK de lui confier : « Je ne pourrais plus écrire ça de nos jours, la came s’est « ubérisée ». Tu commandes sur un site Dark Web, tu paies avec ton téléphone, un Tadjik vient la livrer en scooter. Exit le romantisme des rues sombres, des mauvaises rencontres, des échoppes à double comptabilité dans les marchés près de la gare ».

Daniel Mallerin.