5.3.26

Sans ennemi l'Amérique dépérit

 

         Evguénia Kovda est une Américaine d’origine russe. Réalisatrice de documentaires, scénariste et essayiste. Mariée à Yasha Levine, que les lecteurs d’Antifixion connaissent. Dans l’article ci-dessous, elle revient sur un sujet clé de notre époque ; la fin de l’URSS, citant abondamment, feu mon ami Limonov. Témoin direct de cet effondrement, qui m’inspira le roman L’Icône (éditions des Arènes, 2019), elle vit aussi aujourd’hui au cœur de l’empire américain. Elle en explique les ressorts et le déclin avec une pertinence rarement égalée. J’ajouterai, on comprendra pourquoi en lisant, que c’est votre serviteur qui avait commandé l’article « La Disparition des barbares » pour le magazine Zoulou, en 1984, quand j’en étais un des rédacteurs. Et que je souscris dans mes derniers livres, à la plupart des affirmations d’Evguénia. Le tout récent massacre en cours, est une preuve supplémentaire. L’Amérique a besoin d’ennemis.

    (Traduit de l'américain par Thierry Marignac)

 

"La disparition des barbares". EL.

35 ans sans URSS

Le 25 décembre, c’était le 35e anniversaire depuis la fin officielle de l’URSS. Je suis contemporaine de cet évènement et de la Russie post-soviet. Je fais partie de la première génération qui n’a jamais vécu en URSS mais a grandi dans la Russie capitaliste avec des publicités pour les Snickers, des dessins animés de Disney et des films de Schwarzenegger.  Ces artefacts américains sont mes souvenirs les plus anciens ce qu’on pourrait considérer comme étrange puisque je suis née à Moscou, que le russe est ma langue maternelle et qu’il existait suffisamment de dessins animés et de films autochtones pour grandir avec. Mais à l’époque l’Union Soviétique avait disparu et toute la production soviet, avec sa moralité soviet, était suspecte. Les gens avaient soif de culture américaine. Pendant mon enfance et ma jeunesse à Moscou, ces produits étrangers étaient considérés comme magiques et supérieurs et plus dignes de confiance. Je regardais Dallas et Santa Barbara en pensant « Bigre, c’est l’Amérique ! »

         Toutefois, étant devenue américaine et vivant le déclin de l’empire américain à son centre — New York — je me demande si c’était comme ça qu’on se sentait à Moscou à la fin de la Pérestroika. Une grande partie de l’intelligentsia semble avoir de moins en moins d’illusions sur le mythe américain et l’exception américaine. D’autre part, une autre partie de l’Amérique semble redoubler de zèle et se joindre à « la vieille garde » quasi-fasciste qui promet de garder le mythe plus puissant que jamais.

         Comme je l’ai répété plusieurs fois, cette décadence américaine me semble vaguement familière. Je suis née durant la décadence d’un autre empire et j’ai grandi après sa fin, dans un monde qui était le Satiricon de Pétrone et Fellini un monde proto-chrétien sans foi ni loi et où seuls les instincts et désirs primordiaux régnaient dans la société ou ce qu’il en restait. Sauf que la Russie était postchrétienne. Elle rejetait le communisme, une foi qui avait ses racines dans le christianisme. En dépit de nombreux ouvrages historiques et reportages journalistiques, la façon dont l’URSS s’est effondrée est toujours aussi stupéfiante pour moi et d’autres. Un livre que j’ai découvert lors d’une visite familiale à San Francisco avance une théorie intéressante à ce sujet. Voici laquelle : l’élite soviétique croyait la propagande américaine sur l’Union Soviétique. Et cette élite a diabolisé l’Union Soviétique jusqu’à son extinction. La Voix de l’Amérique et Radio-Liberté ont fini par remplir leur mission avec succès : déstabiliser et renverser l’Union Soviétique de l’intérieur malgré la censure et les défenses du Rideau de Fer élevées pour se protéger. En fait, cette tentative de s’isoler de l’Occident a mené l’URSS à sa fin, puisque personne ne pouvait faire l’expérience de l’Occident tel qu’il était et qu’on se fiait à une image idéalisée — dressée en grande partie par la propagande américaine et Hollywood.



         Mystérieusement, j’ai trouvé ce livre le soir de Noël à San Francisco. Et une fois les réverbères allumés sur la Petite Russie dans le quartier de Richmond, je suis entrée dans une librairie russe avec ma fille pour lui acheter quelque chose. Mais au lieu de prendre un livre d’enfant, mon attention a été attirée par un vieux livre d’Edward Limonov. C’était un recueil d’articles des années 1980-90 intitulé La disparition des Barbares. Limonov avait publié ces articles dans divers journaux qui avaient proliféré pendant la Pérestroïka, lorsqu’il y avait eu un moment de totale liberté de la presse. À l’époque, on croyait à la fin d’une ère étouffante et au début de quelque chose de grisant et de nouveau. Mais… Limonov n’y croyait pas.

         À la fin des années 1980, Limonov, de même que beaucoup d’autres exilés soviet sont devenus très actifs dans les médias soviétiques. Mais il tranchait sur les autres. C’était la voix de la raison au milieu du bolchévisme pro-occidental du marché libre et l’intelligentsia dont l’obsession était de transformer la Russie en un « paradis capitaliste et démocratique ». Il n’était pas haineux par ignorance. Il était critique comme on peut l’être après l’avoir pleinement expérimenté — un immigrant touchant l’aide sociale à New York, un travailleur manuel dans le nord de l’État, un auteur publié, puis un journaliste à Paris. Ce n’était pas un touriste soviet privilégié, ni un dissident célèbre ou un immigrant protégé — comme un savant ou mathématicien ayant un boulot peinard dans une université prestigieuse. Il avait dû vivre dans une société occidentale par ses propres moyens sans soutien institutionnel ni filet de sécurité. Il était vraiment « passé à l’Ouest ».



         Ce qui donnait une valeur à sa perspective, c’était son antisoviétisme quand il vivait en URSS et faisait partie du monde de l’art underground. Comme il l’expliqua dans l’une de ses colonnes, il écoutait Radio-Liberté (fondée et dirigée par la CIA) comme tout le monde dans son cercle et croyait à tout ce qu’on lui disait. À cette époque, comme tous les autres, il ne remarquait que la grossière propagande soviétique et ne comprenait pas qu’il existait une propagande occidentale. Par exemple, Limonov raconte qu’en 1968, il avait écouté Radio-Liberté parler des tanks soviets à Prague, écrasant le soulèvement. Il était critique sur leur action en Tchécoslovaquie, mais il ne se rendit compte qu’après à quel point ces actualités occidentales étaient biaisées. Elles n’évoquaient jamais les crimes occidentaux comme le massacre de My Lai au Vietnam, un évènement bien plus violent qui s’était déroulé à peu près à la même époque.

         Pour Limonov, ce n’était qu’un exemple de quelque chose de très courant chez les baby boomers soviets, la génération qui devait démanteler l’URSS par la suite. Sa génération était d’une ignorance et d’une naïveté comiques sur l’Occident qu’elle ne connaissait qu’à travers les émissions de radio de la CIA, les quelques films hollywoodiens parvenant en URSS, les voyages limités de ses savants et bureaucrates où ceux-ci ne croisaient que les élites de la société occidentale : cercles académiques, gouvernementaux et industriels. Et ils traitaient de propagande toute critique de l’Occident émise par leur propre État soviétique. Le racisme, les politiques réactionnaires, les victimes innombrables des guerres étrangères, tout cela était vu par les Soviétiques comme des mensonges ou des exagérations. Même lorsque la critique de l’Amérique était pertinente. En bref, ils idéalisaient l’Occident et diabolisait leur propre société. Ils aimaient l’Occident et détestaient leur pays avec une pure passion, réservée à personne d’autre. Les gens aiment parler de désinformation, de nos jours. Eh bien, la génération de Limonov a été élevée par une désinformation occidentale massive. Ce qui les a conduits à démanteler leur propre société avance Limonov. En bref, l’Union Soviétique s’est éliminée elle-même par une opération psychologique.

         Limonov serait probablement resté un l’un de ces baby boomers désinformés s’il n’avait pas été forcé à émigrer vers l’Occident dans les années 1970. Il était chassé d’un monde quasi-socialiste oppressif-mais-sûr vers le monde libre capitaliste — un monde rêvé par tout le monde en URSS, sur lequel on lisait des livres. En Occident, il gagna une expérience réelle. Il en savait plus sur l’Occident que les réformateurs qui démantelèrent l’URSS, mus en partie par un authentique désir de la restructurer et de l’améliorer, la rendre plus démocratique et plus occidentale. Comme toute la population soviétique, ils ne comprenaient l’Occident que de loin. Ils ne connaissaient que le mythe, alors ils poursuivirent le mythe.



         Un des aperçus les plus perspicaces qu’un Limonov, déjà homme mûr, essaya de partager avec un public soviétique encore naïf à la fin des années 1980, était qu’une bonne partie de ce qu’il croyait être de la « propagande soviet » sur le capitalisme occidental, n’était pas du tout de la propagande. L’exploitation brutale du colonialisme européen, un système de classes rigide, la bourgeoisie au pouvoir, quel que soit le parti politique — tout était vrai. D’une certaine manière, avec l’émigration, en vivant aux États-Unis, Limonov avait découvert les « victimes du capitalisme » dont il n’avait aucune idée.

         Il écrivait :

         « L’intelligentsia soviétique continue à creuser pour trouver et exposer les crimes de son pays et détruit les fondements de l’État soviéto-russe. Élevée dans des théories politico-économiques antédiluviennes, elle ne connaît l’Occident qu’à travers livres, cartes postales, et voyages touristiques. L’intelligentsia nihiliste est ignorante et souvent obtuse. Elle accuse l’Union Soviétique de crimes communs à tous les États et tous les systèmes économiques. Son ignorance la conduit à assimiler son nihilisme à la démocratie. »

 

Roman sur la fin de l'URSS (2019!).

         Dans l’un de ses articles de 1990, Limonov concède que Gorbatchev était honnête et voulait le bien commun, quoique mou. Gorbatchev voulait déstaliniser l’URSS — pour inaugurer « le socialisme à visage humain ». Mais c’était aussi un plouc de province « La première génération de sa famille à faire des études, quelqu’un qui avait plongé dans l’aquarium du Parti Communiste très jeune . »

Des décennies avant le très influent livre Effondrement de Vladislav Zubok, Limonov décrivait Gorbatchev de la même manière : très naïf et ignorant de la façon dont fonctionnaient les démocraties occidentales et dont fonctionnait le pouvoir dans une société aussi complexe et fragile que l’URSS. J’ajouterai, qu’il n’est pas étonnant que Gorbatchev ait fini défait, détrôné, et terminé dans une publicité pour Pizza Hut.

         Comme l’explique Limonov, une grande partie de l’intelligentsia — en compagnie de l’aristocratie du Parti Communiste — était dans un processus d’auto-flagellation. C’était masochiste et inepte, puisque Kroutschev avait déjà dénoncé Staline, trois ans après sa mort. Aucun intellectuel de gauche —sans parler des gens au pouvoir — en France ou en Amérique n’irait jusqu’à pousser son propre pays à l’extinction et au suicide aux nom de la réforme. Si l’URSS était si mauvaise, pourquoi vouloir la réformer ?

         En 1984, Limonov publia une courte politique-fiction dans le magazine français Zoulou. Le titre de son recueil d’articles en découle : « La Disparition des barbares ». Bien que l’histoire soit un peu rudimentaire, elle était très juste politiquement. C’est une histoire où l’Union Soviétique disparaît en une journée et où il ne reste plus que du gypse blanc sur toute sa surface. Ce qui mène les pays occidentaux à une grande confusion — perdre leur ennemi n’est pas dans leurs intérêts. Ils en ont besoin pour avoir de gros budgets militaires, soumettre leur population par la peur, etc. Alors ils essaient en sous-main de convaincre la Chine de devenir leur ennemi officiel, mais leur dirigeant décline l’offre, précisant qu’il serait heureux de se rendre aux Américains. Alors l’Occident est désespéré. Il avait besoin de l’Union Soviétique. Il a besoin de « l’autre » pour maintenir sa structure de pouvoir.

         Et est-ce que ça n’a pas fini par se passer comme ça ?  Après l’effondrement de l’URSS, l’Amérique ne pouvait supporter de n’avoir plus d’ennemi. Elle inventé la guerre contre le terrorisme, mais ça ne suffisait pas — il faut un adversaire égal à soi-même — à une machine militaire aussi gigantesque. Et on a réinventé la Russie comme menace — jusqu’à une nouvelle Guerre Froide, qui n’est plus froide mais très chaude et partagée par l’Europe. Ce qui prouve à quel point Limonov était prophétique dans son récit. Blâmer l’ennemi extérieur pour tous les problèmes du monde tout en ayant besoin de cet ennemi extérieur pour la stabilité intérieure est le modus operandi de l’empire américain.

         Comme l’avait prédit Limonov, la Nouvelle Guerre Froide n’est pas idéologique — la Russie n’est pas socialiste et n’offre pas un système économique et de valeurs différent. Cette fois-ci, la Guerre Froide est purement géopolitique et les masques sont tombés. Ayant soif de puissance et de ressources, l’empire américain ne peut plus cacher ses motivations derrière les slogans habituels : « liberté, démocratie ».

         Parmi les prédictions réalisées de Limonov, le nationalisme comme tendance. Il écrivait que si le supra-nationalisme de l’URSS s’éteignait, le nationalisme brutal des républiques soviétiques s’enflammerait. Il écrit : « Le nationalisme ukrainien peut facilement se réveiller et provoquer  le retour du nationalisme russe ». N’en n’est-il pas ainsi aujourd’hui ?

         (…)

         Dans un article de 1991, Limonov se montrait choqué de ce qu’il voyait autour de lui à Moscou. Selon lui, c’était « du masochisme superflu ». Il lui était étrange de voir l’URSS dans la repentance, tandis que les États-Unis entraient dans une phase de « gloire militariste mythomane ». Ce n’était pas la réaction d’un ami. Selon lui, il était clair que quelle que soit l’auto-flagellation soviet, l’Amérique n’aiderait pas la Russie à être prospère et à libérer sa population, il était idiot et naïf de la part des politiciens russes de croire qu’il en serait autrement.

         Limonov prédisait que la période de repentance russe finirait mal — c’est ce qui s’est passé. Et, à présent, c’est la Russie qui est dans sa phase militariste. Mais qui en est coupable ?

         Evguenia Kovda.

25.2.26

Epstein et Chomsky, le maquereau et le linguiste

 

         Typologie de la nausée



 

         Dans la saturation de la pornographie — aux sens propre et figuré — Epstein, l’écœurement prend bien des formes. L’effrayante monotonie des horreurs rabâchées de la belle aube au triste soir suscite un voyeurisme généralisé pour ces 120 journées de Sodome dignes d’un Pasolini en surchauffe. Elle est alimentée à flux tendus par la classe politico-médiatique, sûre de tenir là un thème vendeur. La réprobation affichée n’est qu’un moyen — sinon de se distancier pour certains acteurs suspects — de se braquer sur un tableau sordide et hypnotique. Elle est aussi l’occasion rêvée pour le gauchisme sociétal de se mirer dans sa bonne conscience après coup, en brandissant les droits des femmes, la culture du viol — on vous épargne le couplet. On soupçonne certains des redresseurs de torts d’aujourd’hui d’avoir tu des décennies ce qui était de notoriété quasi-publique. Combien d’Epstein opèrent en coulisses en ce moment-même ? Combien de Weinstein hollywoodiens se sont-ils partagés l’empire du producteur déchu ?

Democracy © Andrey Molodkine


         Le sensationnalisme, vieille lèpre du marché de l’information, suscite une nausée équivalente à celle provoquée par la machine Epstein : sexe, crime et finance, recette d’un succès infernal. On ne se lasse pas des cochonneries distillées au compte-goutte.

         Le grand déballage est aussi un théâtre propice aux manipulations. Nous avons évoqué il y a peu la façon dont l’affaire devenait soudain un terrain de la guerre de l’information, la théorie à la fois fumeuse et toute fraîche d’un Epstein agent russe, contrée de l’autre bord par celle de ses liens possibles mais non établis formellement, voire avortés, à l’oligarchie ukrainienne.

         Ces aspects « parallèles » du grand déballage ne sont pas les moins insolites. Ils éloignent le haut-le-cœur devant cette fascination trouble de la planète entière.

         Ainsi, coup de théâtre, le personnage de Noam Chomsky, saint-patron de l’ultragauche, surgit sans crier gare dans cette nébuleuse de la dégradation. Bien que, selon toute vraisemblance, innocent des méfaits perpétrés dans l’île maudite, il aurait entretenu une proximité coupable avec le sulfureux milliardaire, ayant séjourné aux Antilles, bénéficié de certaines largesses d’Epstein, de séjours dans des hôtels de luxe, de propositions d’aide financière à des périodes difficiles pour l’intellectuel. Outre-Manche et Outre-Atlantique, c’est une levée de boucliers générale de la gauche et de l’extrême-gauche contre celui qui figurait au panthéon de la résistance au système. D’après les documents, Chomsky aurait conseillé l’escroc sur la gestion de son image média jusqu’en 2018 où le scandale s’annonçait. Des photos du penseur dans l’avion du maquereau, des Chomsky sous le soleil de l’île, de fraternelles accolades avec Ehud Barak, massacreur de Palestiniens, ou Steve Bannon, le populiste américain. Des courriels de l’épouse de l’intellectuel anarchisant — s’adressant à l’escroc comme à un ami intime. Descente aux enfers — de la gauche-paillasson jusqu’aux pasionarias du Woke, l’idole d’hier est vouée aux feux de la géhenne.

Democracy © Andrey Molodkine


         Et comment expliquer ce qui ressort comme une fascination mutuelle entre l’un des meilleurs critiques du militarisme américain depuis les années 1960, comptant au nombre de ses titres de gloire une visite à ses risques et périls au Nord-Vietnam bombardé en 1971, un des opposants les plus pertinents à la guerre d’Irak de 2003 avec ses ouvrages « La Fabrique du consentement » et « La Doctrine des bons sentiments » — et l’homme de l’ombre, l’âme damnée du capitalisme financier, le souteneur préféré des grands de ce monde gravitant autour de deux ou trois des services spéciaux les plus dangereux de la planète ? Au passage, avec l’affaire Andrew Mountbatten-Windsor et le récent scandale Mandelson, on peut se demander si, outre le Mossad et la CIA fréquemment cités, le MI6 britannique, lui aussi… Pure spéculation, bien sûr.

         Revenons en arrière. Le type de théoriciens anarchisants dont Chomsky était devenu l’emblème américain, semble avoir toujours entretenu cette ambivalence. La définition du mot ultragauche, galvaudé aujourd’hui par les ignares qui nous servent de ministres, se réfère explicitement à des gens ayant tout d’abord rompu avec le Parti Communiste puis avec la 4e Internationale trotskyste — en recherche de l’introuvable communisme libertaire, depuis l’Allemagne des années 1930, les scissions libertaires du PKA (parti communiste allemand) et « L’École de Francfort ». Rien à voir avec le gauchisme léniniste et autoritaire 1960-70. Mais dans la confusion moderne, à base d’amnésie, d’un tweet l’autre, la bouillie s’épaissit.



En France, un des fondateurs de cette « mouvance » était un théoricien d’origine grecque nommé Cornélius Castoriadis et pierre angulaire de la revue emblématique de l’ultragauche des années 1950 : « Socialisme ou barbarie ». Il avait rompu avec le PC grec puis la 4e Internationale, et émigré en France pendant ces années d’après-guerre où les SAS anglais, suite au partage du monde de Yalta, massacraient les résistants communistes grecs à l’occupation nazie tandis que Staline glaçait son Pacte de Varsovie en Europe de l’Est. Économiste, Castoriadis travailla à l’OCDE de 1948 à 1970. Chez les anarcho-situs, on disait : « Il détruit la nuit ce qu’il construit le jour ». Dans l’ultragauche, qui se voulait plus cynique que tout le monde, cette ambivalence passait pour un machiavélisme subversif : le théoricien touchait un salaire élevé, au cœur du système à détruire, dont les turpitudes nourrissaient ses desseins révolutionnaires, ennemi de l’intérieur.

         Pour sa part, Guy Debord, théoricien de haut vol lui aussi du « conseillisme » situationniste, s’il n’était qu’un bohème sans diplôme, professa toute sa vie une préférence marquée pour les épouses filles d’industriels finançant la révolution situ. Cette fois encore, dans le milieu — suprême habileté qu’on rêvait d’imiter. Puis, au début des années 1970, Debord croisa le chemin du très riche agent artistique et producteur de films Gérard Lebovici, propriétaire des éditions Champ Libre et sponsor d’un certain nombre des caprices du théoricien révolutionnaire. On parle de pots d’un miel unique déposés par hélicoptère dans la propriété de Debord et sa femme chinoise en Haute-Loire. En 1984, Gérard Lebovici fut abattu dans le sous-sol d’un parking des Champs-Élysées de plusieurs balles 22. Long Rifle dans la nuque. Affaire jamais élucidée. Brigades Rouges, mafia, anciens complices de Mesrine dont Lebovici avait publié le livre « L’Instinct de mort » et protégeait la fille, on se perdait en conjectures. Debord ne parla jamais clairement. Le journaliste d’investigation criminelle Jérôme Pierrat maintient que Lebovici blanchissait l’argent du milieu dans ses productions, un des vices cachés mais notoire du cinéma …

         Quoi qu’il en soit, ce meurtre qui avait tout d’une exécution, mit un terme définitif au compagnonnage du pourfendeur du spectacle marchand et du promoteur de celui-ci, maître du show-bizness.

         De notoriété publique, Debord et Lebovici, hommes d’une intelligence supérieure, étaient fascinés l’un par l’autre, l’homme d’affaires et le penseur subversif.

         On dispose donc, dans l’ultragauche, d’une quantité d’histoires — j’en oublie certainement — où le contempteur du capital est l’ami intime du représentant de celui-ci. Chomsky appartient à cette lignée dont les ambigüités à cet égard sont légion.

         Évidemment, il existe beaucoup d’autres éléments éclairant la proximité Epstein-Chomsky. Mais le substrat historique de cette tendance libertaire…

         L’un des reproches les plus stridents adressés à Chomsky par les pasionarias Woke, tient à son apparent mépris de la « cancel culture » qu’il partage avec Epstein, lorsqu’il lui conseille d’ignorer les attaques féministes et Me too. D’un point de vue strictement technique, le théoricien n’a pas tort : répondre, riposter, se justifier, s’excuser, c’est donner du grain à moudre à l’adversaire. Lorsque les néo-féministes s’en sont pris à mes anciens rédacs-chefs d’eXile, magazine contreculturel moscovite il y a un quart de siècle, Matt Taibi, fils de l’aristocratie journalistique américaine, s’est excusé de ses articles très lestes. Ce qui a déclenché un assaut sans précédent. Mon ami Mark Ames, fils de personne, s’est simplement fendu d’un : Get lost en laissant passer l’orage et s’en est beaucoup mieux sorti. Contrairement à Epstein, ni l’un ni l’autre n’avait le moindre viol à se reprocher, juste quelques provos dans le Moscou incendiaire des années 1990.

         Chomsky, linguiste, n’avait peut-être pas que des comptes d’homme vieillissant — Debord aussi était réac sur le tard — à régler avec les néo-féministes. Une bonne partie des thèses Woke, mettant en avant la « victime », sont fondées sur la French Theory (Barthes, Derrida, Foucauld, Lacan…) exportée puis simplifiée dans les universités américaines — et retour à l’envoyeur, tout d’abord sous la forme du polititcorrect et ensuite… L’obscur salmigondis de la French Theory  mélangeait psychanalyse, critique sociale, et… linguistique, jusqu’à la « sémiotique ». Les Américains, assez patauds en dialectique, en rendirent une version à mi-chemin entre éternel stalinisme gauchiste et le jansénisme puritain qui leur est propre. Celle-ci s’appuyait sur un certain nombre d’interprétations approximatives et de vulgarisations détournant des notions abstraites jusqu’à l’absurde de l’étude structurale du langage. Pour donner un exemple européen, la notion de « genre » dont on nous rebat les oreilles est basée sur une traduction littérale et erronée du gender américain, terme dont l’acception est un peu plus large. Le « genre », en français est une notion grammaticale : genre masculin et féminin. Pour parler du sexe biologique, il faut (fallait) préciser « genre sexuel ». On reproduisait en miroir les errements d’Outre-Atlantique : simplifier la simplification. Aux yeux d’un Noam Chomsky, technicien et même ponte de la linguistique, ces erreurs grossières trahissaient l’amateurisme. De plus, Chomsky défendait une conception « technologique » de la linguistique avançant, au-delà des principes d’acquisition et d’imitation traditionnels, l’idée d’une pré-programmation biologique du cerveau humain à une langue mondiale, qui s’adapterait aux conditions locales. L’ensemble évoquant à peu près un ordinateur. En ce sens, le penseur était « mécaniste ». Les déconstructions poststructuralistes entraient directement en concurrence avec son travail. Au-delà d’un agacement de vieillard face au braillardes et braillards, on peut chercher là une des causes de l’hostilité de Chomsky au néo-féminisme wokiste.

Linguistique autodidacte


          L’anthropologue anglais Chris Knight, auteur du livre « Decoding Chomsky » offre une autre piste expliquant la cordialité qui marquait les relations du théoricien et du maquereau du jet-set planétaire. Il rappelle que malgré son hostilité publique au militarisme américain, le linguiste avait passé sa vie au cœur même de celui-ci : le Massachussets Institute of Technology dépendant du Pentagone, fréquentant quotidiennement des hommes qu’il appelait des « criminels de guerre », entretenant avec eux des rapports conviviaux et parfois amicaux. Knight cite notamment John Deutsch, futur directeur de la CIA, avec qui, paraît-il, Chomsky déjeunait fréquemment. Dans cette université, on élaborait la doctrine de guerre, et les armes, notamment les missiles. Dans un premier temps, une des raisons qui poussèrent le MIT à recruter Chomsky, était l’utilité présumée que sa théorie de pré-programmation au langage du cerveau humain aurait eu, dans les balbutiements de l’ordinateur de l’époque, de précieuse pour un langage universel des missiles. Ce qui se révéla complètement faux. Mais, poursuit Knight interrogé par le blogueur YouTube Owen Jones, sa théorie linguistique avait un autre usage possible dans le volet idéologique d’une institution comme le MIT : la linguistique de Chomsky, informatique avant la lettre, contrait radicalement les notions de matérialisme historique et dialectique de l’ennemi soviétique.

Paradoxalement, conclut Knight, la place de Chomsky au cœur du militarisme américain lui permettait d’en faire une critique radicale et informée. En ce sens, on retrouve le modèle Castoriadis, planificateur du marché européen le jour et adversaire la nuit. Le capitalisme n’est ni de droite ni de gauche. On pourrait multiplier les exemples, de l’intérêt montré par la CIA pour des penseurs issus de la gauche ou extrême-gauche (prouvé par des dossiers déclassifiés) tels que Foucauld ou l’inénarrable BHL, jusqu’à la Paris Review, dirigée par « l’écrivain-voyageur » Mathiessen, où l’on retrouve des contributeurs de la gauche radicale des années 1960, tels que l’écrivain Norman Mailer. Mathiessen reconnut plus tard avoir été directement financé par l’USAID (aile financière de la CIA) dans son initiative « contre-culturelle » anticommuniste. On sait le rôle qu’ont joué hippies et LSD dans les progrès de l’ordinateur et d’Internet, expliqué en détail par le journaliste russo-américain Yasha Levine dans son livre « Surveillance Valley ».



         Chomsky était donc déjà, bien avant Epstein, cul et chemise avec le gotha du complexe militaro-industriel. Ses ambigüités étaient multiples. Au-delà des compromissions avérées, les séjours sur l’île d’Epstein, les séjours dans la demeure new-yorkaise de l’escroc, les largesses de celui-ci réglant des notes d’hôtel pour le théoricien (pourtant riche) et sa femme, j’en passe, faciles à retrouver et d’un intérêt mineur — on ajoutera un aspect « romanesque ». La fascination qu’exerce « l’ennemi ». Au cœur nucléaire de l’hyper-capitalisme, les théoriciens d’ultragauche jouissaient de leur prescience. De leur côté, les puissants de ce monde éprouvaient le plaisir trouble de frayer avec leur « négation ». Dans le cas de Chomsky et Epstein, deux intelligences exceptionnelles — quoi qu’on puisse dire de l’escroc, son intelligence ne fait aucun doute — se reflétaient en miroir… extrêmement flatteur. C’était certainement aussi le cas de Debord et Lebovici. Ne sous-estimons pas le rôle de la vanité dans cette histoire. On donnerait cher pour obtenir des enregistrements de leurs dialogues, certainement farcis d’ironie perverse. Enfin, on soulignera la « parenté du privilège ». Aucun des théoriciens cités ne sortait du caniveau. Le vertige du génie subversif devenait jansénisme et accès aux plus hautes sphères. Pour un Epstein, arriviste sans scrupules, d’une humble famille juive de Brooklyn, parler à un des intellectuels majeurs du siècle était sans aucun doute une consécration.

         Thierry Marignac, février 2026

    

5.2.26

L'affaire JT Leroy, fin des années 1990…

 

         SUPERCHERIE LITTÉRAIRE

 


         Je ne me souviens plus trop si le scandale JT Leroy a été médiatisé en France, peut-être quelques vaguelettes dans certains milieux « autorisés », des voyageurs ou des militants de causes post-modernes avides de néo-culture américaine. Je n’en ai connu toutes les ramifications que lorsque la vérité éclata au grand jour. Le film hollywoodien et le procès pour escroquerie qui s’ensuivit m’avaient complètement échappé. Mais j’avais vécu d’assez près le déroulement de l’affaire sur la Côte Est à travers les auteurs « transgressifs » que je traduisais à l’époque, avec qui j’entretenais alors des relations amicales. Les romanciers Bruce Benderson, Joel Rose, la journaliste du Village Voice Laurie Stone et d’autres certainement. L’étrange personnage captivait leur imagination.

Holmes mène l'enquête.


         On se souvient qu’il s’agissait d’un adolescent white trash, trailer park kid, surgi d’une pauvreté abjecte du Midwest, plus ou moins castré, travesti et maquereauté par sa mère qui le vendait aux camionneurs sur les parkings environnants jusqu’à ce que, miracle, un programme social quelconque et un éducateur l’arrache à cette vie de douleur et d’esclavage. L’aspect « pauvre Blanc déshérité » né au bord de la route dans un camp de caravanes parmi une population d’analphabètes alcooliques, sniffeurs de colle ou accros à la méthamphétamine fascinait ces auteurs de la Côte Est vivant pour la plupart dans un Lower East Side new-yorkais encore assez sauvage, où cette bohème privilégiée s’était regroupée et s’encanaillait. Leur ineffable compassion s’attardait plutôt sur les minorités ethniques côtoyées dans ce contexte, Noirs, Hispaniques, et la toxicomanie omniprésente : Coke and Dope. Ils avaient entendu parler du monde white trash et des camps de caravanes sans en connaître grand-chose. De surcroît, le « pauvre Blanc » était a priori, aux yeux de ces intellectuels de gauche bon teint, un ennemi, raciste, machiste, fasciste, brutal, incestueux et ignare. Leur offrir une victime violée, mutilée, prostituée, droguée et séropositive surgie de cet univers sans merci était un contrepoint d’une habileté rare de la part des auteurs du complot, une chanteuse de rock ratée et son frère, basés en Californie. C’était jouer sur l’exotisme d’un monde effrayant et mal connu, justifier a contrario tous les préjugés en vigueur — jouer sur du velours. À partir de là, la saisissante liste d’atrocités subies par cette victime-née passait crème. Le tempo des révélations toujours plus horribles que la victime faisait au départ au compte-gouttes sur son passé de souffre-douleur était également minutieusement conçu. Une à la fois et puis JT Leroy, disparaissait à l’hôpital ou s’abîmait dans ses démons, le temps de s’assurer que le Lower East Side avait bien avalé la tisane. À son apparition suivante, une nouvelle abomination. Comme cette poignée d’auteurs de la Côte Est n’avaient de contacts avec lui que téléphoniques, ou à travers ses écrits — car bien sûr, il écrivait — il était impossible d’entreprendre la moindre vérification, ce qui ne leur vint jamais à l’esprit. Le caractère déchirant des récits envoyés— eux aussi au compte-gouttes — et une certaine qualité d’écriture étaient garants d’authenticité. Love a good con, devait me dire plus tard le scénariste et romancier d’Hollywood Jerry Stahl, ancien camé, dont j’ai traduit deux ou trois bouquins pour Rivages.

Traduit par TM


         À New York, j’étais témoin au premier chef des développements de l’affaire, Stone, Benderson et Rose, cherchant tous à me persuader de proposer la tragique histoire de JT Leroy à l’édition française. Je jouais souvent les intermédiaires. Je ne sais pas pourquoi au juste, je me méfiai aussitôt. Leur émotion de bleeding heart liberals en partie, leur outrancière compassion — les pleureuses, disait-on dans ma jeunesse brutale. D’autre part, vendre cette histoire digne d’un Hector Malot sado-masochiste tandis que l’édition en France n’avait pas encore tout à fait basculé dans la policorrectitude présente était plus compliqué qu’il ne paraissait à New York, où l’on se vautrait dans la « transgressivité ». Enfin, quoique n’ayant encore rien lu de lui, en dépit des admonestations du Lower East Side, je ne le sentais pas, cet anti-héros. Dès les premiers échos, il m’avait semblé taillé sur mesure. Je ne leur fis jamais part de ces ébauches de soupçon, mais mon éloquent silence les agaçait.

Saint Bambi © Andreï Molodkine.


         Je fus témoin de coups de fil chez Benderson qui avait mis le micro, où JT Leroy, dont la voix bizarre semblait contrefaite, à mi-chemin entre sanglot et cri de douleur, hésitait, bégayait, se contredisait, tandis que Bruce le flattait, le calmait. Tout ça m’avait laissé très circonspect. Tout d’abord, si l’on n’admettait pas la suspension du doute automatique devant l’horreur-fétiche, comment ce gamin aurait-il survécu sans finir à l’asile ou bouffé par les coyotes dans un fossé au bord de la route ?… Et comment l’épave qu’il était forcément après de telles épreuves aurait-elle appris à écrire correctement quels que soient les efforts des services sociaux ?…

© Michel Quarez.


         Très louche, je n’étais pas convaincu et son martyre était loin de me passionner, l’accumulation des sévices perpétrés sur ce JT Leroy surgi de nulle part, la surenchère des diverses dégradations infligées à ce corps fragile mais, semblait-il, finalement invulnérable puisqu’il avait survécu… me rendait spontanément incrédule. Benderson, comme tous les autres, justifiait ses incohérences, contradictions, retours en arrière et peut-être mensonges, audibles au téléphone, par la violence traumatisante que cette victime idéale avait subie. Possible… L’Amérique profonde est un cauchemar. Tout de même, trop d’ingrédients étaient réunis, sexe, inceste, pédophilie, prostitution, violences et SIDA comme si quelqu’un avait lu tous les ouvrages des « transgressifs » du Lower East Side pour en dresser un catalogue des obsessions de l’époque et tirer ce personnage des abysses d’imaginations maladives. Ce n’était pas absolument clair dans mon esprit en écoutant les uns et les autres, persuadés d’avoir déniché le Saint Genet Comédien et Martyr de la fin du XXe siècle. Mais un malaise persistant devant cette salade qui prenait des proportions nationales et dura des mois entiers.

Soldat sauvant l'enfant.


         Un autre stratagème diabolique des comploteurs de San Francisco : la compétition, passion américaine. Tous les auteurs contre-culturels du Lower East Side étaient en concurrence les uns avec les autres, à qui serait l’archange permettant au trailer park kid d’être publié sur la Côte Est et d’échapper à son destin cruel. Ils n’avaient pas le temps de douter du conte atroce, il fallait qu’ils rendent justice à JT Leroy, écrasé par un monde sans merci, avant le voisin. Littéralement le voisin. Joel Rose, qui vivait la porte à côté de chez Benderson dans la 7e Rue Est se voulait lui aussi le protecteur de JT Leroy et me déclara un jour : Les gens qui tournent autour de ce pauvre gosse sans défense ont déjà bien des heures de vol, il faut le protéger des manipulateurs… On se battait pour redresser les torts infligés à l’adolescent au sexe indécis… Je ne suis pas sûr qu’il visait Bruce dont on voyait les fenêtres de chez lui, je crois me souvenir d’une ou deux vieilles carnes à carnet d’adresses, d’une maquerelle l’autre, chacun protestant de la pureté de ses intentions, soupçonnant tous les autres de n’être que des charognards… Je pense que dans la communication, les escrocs prenaient bien soin de jouer les uns contre les autres dans cette nébuleuse de la bienfaisance où l’on se disputait le rôle du Sauveur…

Les enfants du marché…


         Benderson finit par me refiler un manuscrit, lu dans l’avion, qui confirma mes pressentiments : un catalogue d’horreurs pathologiques farci de maladresses étudiées pour renforcer la sensation d’un égarement psychotique — tout droit tirées du manuel du choc post-traumatique. Dans ma configuration de l’époque avec l’édition française, c’était invendable. La suraccumulation suscitait immanquablement le doute — et elle était d’une effrayante monotonie. Je ne prétends pas avoir percé à jour la supercherie, mais je la reniflais, ne parvenant pas à croire à ce que je lisais, encore moins à y adhérer, cet appel incessant à la pitié… flattant à rebours de bas instincts… Si je discernais une qualité « littéraire » dans les confessions de JT Leroy, elle tenait uniquement à l’habileté de la construction, des déraillements contrôlés, des entrelacs de plainte et de récit glaçant. Un peu trop habile, justement, jusque dans la maladresse. Chaque auteur et éditeur new-yorkais penché sur le berceau de ce maudit dès l’origine tenait à le secourir, lui permettre de structurer ces fragments, devenir le mentor du martyr. Le tableau esquissé de cette odyssée de la dégradation était si exactement calculé pour le milieu qu’il ciblait, que quelqu’un en retrait de la bonne conscience de rigueur alors — ne pouvait qu’éprouver du malaise.

         Un autre incident vint renforcer ma méfiance spontanée. Encore une fois, je ne prétends pas avoir percé l’arnaque à jour, juste de me défier d’un récit si répétitivement atroce qu’il semblait calculé comme un coup de fil à une ONG. Sensation lancinante. Bref, l’éditrice Karen Rinaldi, seconde épouse de fraîche date de Joel Rose, s’envola pour San Francisco et rencontrer le rescapé, futur génie littéraire. Mais celui-ci n’honora pas le rendez-vous, s’expliquant au téléphone au dernier moment par un prétexte maladroit, une rechute de maladie, ou une Panic attack. Mais même alors la foi du charbonnier en JT Leroy ne fut qu’à peine entamée. Le récent couple Rose avait une bonne longueur d’avance sur tous les autres prétendants au titre de Saint-Bernard, avec un contrat d’édition prêt à signer, et entendait conserver cet avantage, tandis que tous les autres se signaient, murmurant : « pauvre enfant martyrisé… » et ces éclipses successives ne leur semblaient même pas louches.

Ombre…


Puis des rumeurs insistantes se mirent à évoquer un coup monté. Répondant à une question sur ce sujet posé par un intervieweur, Benderson prit cet air benoîtement ecclésiastique dont il avait le secret aux moments délicats — mais c’était un excellent acteur — pour dire : « Ne me parlez pas de ça, si vous ne voulez pas me rendre malheureux » ce qui fit taire le journaliste. Lorsque le scandale éclata au grand jour, la chanteuse de rock ratée instigatrice de la supercherie qui avait si bien marché, parla de son passé psychiatrique, de son besoin pathologique de se créer des doubles, de ses errances de rue, suggérant qu’au fond JT Leroy c’était vraiment elle. Je ne sais plus si le livre était déjà paru (je crois que oui) et le film déjà signé. Le petit monde du Lower East Side qu’on avait si facilement roulé dans la farine, se jeta sur ses explications maladroites. Dans un effort pour justifier sa crédulité, chacun prétendit alors avoir reconnu la véritable note de souffrance psychotique à travers ses masques. On cherchait à garder un crédit quelconque dans la sphère littéraire, si malaisé que ce fut. Laurie Stone, la journaliste, fut sans doute la plus honnête en reconnaissant s’être laissée blouser, s’en tirant toutefois avec une conclusion du genre : « Il vaut mieux relâcher cent coupables qu’arrêter un innocent. » Elle avait contribué à l’inflation du mythe par des articles déchirants sur une déchéance qui lui était étrangère, peut-être la plus facilement bernée, vivant de ses rentes dans le très chic Upper East Side, mais certainement la plus courageuse à l’heure des comptes.

L’arnaque alla plus loin, quand je ne sais quelle production acquit les droits du livre pour en faire un film. Ce qui donna lieu plus tard à des poursuites en justice. JT Leroy — qui avait signé le contrat — n’existait pas, c’était donc une escroquerie. Les dommages-intérêts d’une centaine de milliers de dollars couvrait certainement l’avance accordée au fictif JT Leroy. On peut par conséquent considérer que la chanteuse de rock ratée n’avait rien gagné sur ce coup-là. En revanche, elle conserva l’avance de l’édition. Le landernau littéraire new-yorkais n’avait pas envie qu’on lui rappelle qu’il était une truffe, préférant glisser sur un épisode vexant. Ou peut-être qu’il ne disposait ni des moyens, ni des avocats d’Hollywood.

Comment est-ce qu’un milieu cultivé, diplômé, en principe intelligent avait pu se révéler une cible idéale pour cette duperie cousue de fil blanc ? L’idéologie victimaire de la Côte Est pré-woke des années 1990. C’est en cela que cette anecdote oubliée est significative. La thérapie de choc d’un récit minutieusement élaboré jusque dans ses errements les avait tous rendus cataleptiques, se révélant juteuse pour ses auteurs. Le fond judéo-chrétien de la classe moyenne « encadrement culturel » est une bonne affaire. Présente-leur Ste-Blandine livrée aux lions, ils vont raquer, tu t’en mettras plein les fouilles. À l’heure où ces récits à faire pleurer les chaumières ont franchi l’Atlantique pour devenir un refrain des gauches (et droites, largement cooptées par le déchaînement lacrymal) européennes, rappeler ce minuscule incident a son utilité.

En apprenant le fin mot de l’histoire, nullement surpris, je ricanais, sans doute un poil méchamment, mea culpa. Les « transgressifs » du Lower East Side que je fréquentais à l’époque étaient surtout victimes d’eux-mêmes, d’une surenchère de la morbidité et de leur vice majeur de nantis : un insatiable voyeurisme pour les abîmes.

Thierry Marignac, février 2026.

 

 

 

 

1.2.26

Météo moscovite 29 janvier 2026

     Mon ami Daniil Doukhovskoï, proche de feu Édouard Limonov et secrétaire de ses affaires littéraires — rimaille à ses heures, et ses poèmes sont toujours singuliers. Celui-ci l'est par sa concision. Un bulletin météo — mais la mélodie du poète, l'infime musique de l'imagination…

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)




La grande chute de neige de 2026

Imagine que tu sois au Canada, mon ami —

Traversant le Labrador

Dans la promenade enneigée de Moscovie

L’ardeur a surgi autrement alors

 

Foncent des luges déterminées

Conduites par des Kirghizes enflammés

Par des Huskies emportées

Seule la neige sous les coursiers — éclaboussée !

 

Entre tas de neige et stalactites

Tu erres, entêté géant

Et réchauffe tes entrailles troglodytes

Pas aux nouilles, mais au pemmican

 

Du Nouvel An la canonnade

Noie mes paroles, très fort

J’imagine que je suis au Canada

Que je traverse le Labrador…

Daniil Doukhovskoï, 29 janvier 2026.

 

Préfacé par Daniil Doubschine

Великие снегопады 2026-го

 

Представь, мой друг, что ты в Канаде —

пересекаешь Лабрадор

В московском снежном променаде

иной появится задор

 

Вот мчатся нарты удалые

в них правит пламенный кыргыз

вытягивают хаски выи

лишь снег из-под полозьев — брыз!

 

Ты ж меж торосами-сугробами

бредёшь, упрямый великан

И греет изнутри утробу

Не доширак, но пеммикан

 

В постновогодней канонаде

мой утопает разговор

Воображу, что я в Канаде

Пересекаю Лабрадор...

 

Даниил Дубшин, 29 янв. 2026

 

Danil Doubschine et Édouard Limonov.