5.2.26

L'affaire JT Leroy, fin des années 1990…

 

         SUPERCHERIE LITTÉRAIRE

 


         Je ne me souviens plus trop si le scandale JT Leroy a été médiatisé en France, peut-être quelques vaguelettes dans certains milieux « autorisés », des voyageurs ou des militants de causes post-modernes avides de néo-culture américaine. Je n’en ai connu toutes les ramifications que lorsque la vérité éclata au grand jour. Le film hollywoodien et le procès pour escroquerie qui s’ensuivit m’avaient complètement échappé. Mais j’avais vécu d’assez près le déroulement de l’affaire sur la Côte Est à travers les auteurs « transgressifs » que je traduisais à l’époque, avec qui j’entretenais alors des relations amicales. Les romanciers Bruce Benderson, Joel Rose, la journaliste du Village Voice Laurie Stone et d’autres certainement. L’étrange personnage captivait leur imagination.

Holmes mène l'enquête.


         On se souvient qu’il s’agissait d’un adolescent white trash, trailer park kid, surgi d’une pauvreté abjecte du Midwest, plus ou moins castré, travesti et maquereauté par sa mère qui le vendait aux camionneurs sur les parkings environnants jusqu’à ce que, miracle, un programme social quelconque et un éducateur l’arrache à cette vie de douleur et d’esclavage. L’aspect « pauvre Blanc déshérité » né au bord de la route dans un camp de caravanes parmi une population d’analphabètes alcooliques, sniffeurs de colle ou accros à la méthamphétamine fascinait ces auteurs de la Côte Est vivant pour la plupart dans un Lower East Side new-yorkais encore assez sauvage, où cette bohème privilégiée s’était regroupée et s’encanaillait. Leur ineffable compassion s’attardait plutôt sur les minorités ethniques côtoyées dans ce contexte, Noirs, Hispaniques, et la toxicomanie omniprésente : Coke and Dope. Ils avaient entendu parler du monde white trash et des camps de caravanes sans en connaître grand-chose. De surcroît, le « pauvre Blanc » était a priori, aux yeux de ces intellectuels de gauche bon teint, un ennemi, raciste, machiste, fasciste, brutal, incestueux et ignare. Leur offrir une victime violée, mutilée, prostituée, droguée et séropositive surgie de cet univers sans merci était un contrepoint d’une habileté rare de la part des auteurs du complot, une chanteuse de rock ratée et son frère, basés en Californie. C’était jouer sur l’exotisme d’un monde effrayant et mal connu, justifier a contrario tous les préjugés en vigueur — jouer sur du velours. À partir de là, la saisissante liste d’atrocités subies par cette victime-née passait crème. Le tempo des révélations toujours plus horribles que la victime faisait au départ au compte-gouttes sur son passé de souffre-douleur était également minutieusement conçu. Une à la fois et puis JT Leroy, disparaissait à l’hôpital ou s’abîmait dans ses démons, le temps de s’assurer que le Lower East Side avait bien avalé la tisane. À son apparition suivante, une nouvelle abomination. Comme cette poignée d’auteurs de la Côte Est n’avaient de contacts avec lui que téléphoniques, ou à travers ses écrits — car bien sûr, il écrivait — il était impossible d’entreprendre la moindre vérification, ce qui ne leur vint jamais à l’esprit. Le caractère déchirant des récits envoyés— eux aussi au compte-gouttes — et une certaine qualité d’écriture étaient garants d’authenticité. Love a good con, devait me dire plus tard le scénariste et romancier d’Hollywood Jerry Stahl, ancien camé, dont j’ai traduit deux ou trois bouquins pour Rivages.

Traduit par TM


         À New York, j’étais témoin au premier chef des développements de l’affaire, Stone, Benderson et Rose, cherchant tous à me persuader de proposer la tragique histoire de JT Leroy à l’édition française. Je jouais souvent les intermédiaires. Je ne sais pas pourquoi au juste, je me méfiai aussitôt. Leur émotion de bleeding heart liberals en partie, leur outrancière compassion — les pleureuses, disait-on dans ma jeunesse brutale. D’autre part, vendre cette histoire digne d’un Hector Malot sado-masochiste tandis que l’édition en France n’avait pas encore tout à fait basculé dans la policorrectitude présente était plus compliqué qu’il ne paraissait à New York, où l’on se vautrait dans la « transgressivité ». Enfin, quoique n’ayant encore rien lu de lui, en dépit des admonestations du Lower East Side, je ne le sentais pas, cet anti-héros. Dès les premiers échos, il m’avait semblé taillé sur mesure. Je ne leur fis jamais part de ces ébauches de soupçon, mais mon éloquent silence les agaçait.

Saint Bambi © Andreï Molodkine.


         Je fus témoin de coups de fil chez Benderson qui avait mis le micro, où JT Leroy, dont la voix bizarre semblait contrefaite, à mi-chemin entre sanglot et cri de douleur, hésitait, bégayait, se contredisait, tandis que Bruce le flattait, le calmait. Tout ça m’avait laissé très circonspect. Tout d’abord, si l’on n’admettait pas la suspension du doute automatique devant l’horreur-fétiche, comment ce gamin aurait-il survécu sans finir à l’asile ou bouffé par les coyotes dans un fossé au bord de la route ?… Et comment l’épave qu’il était forcément après de telles épreuves aurait-elle appris à écrire correctement quels que soient les efforts des services sociaux ?…

© Michel Quarez.


         Très louche, je n’étais pas convaincu et son martyre était loin de me passionner, l’accumulation des sévices perpétrés sur ce JT Leroy surgi de nulle part, la surenchère des diverses dégradations infligées à ce corps fragile mais, semblait-il, finalement invulnérable puisqu’il avait survécu… me rendait spontanément incrédule. Benderson, comme tous les autres, justifiait ses incohérences, contradictions, retours en arrière et peut-être mensonges, audibles au téléphone, par la violence traumatisante que cette victime idéale avait subie. Possible… L’Amérique profonde est un cauchemar. Tout de même, trop d’ingrédients étaient réunis, sexe, inceste, pédophilie, prostitution, violences et SIDA comme si quelqu’un avait lu tous les ouvrages des « transgressifs » du Lower East Side pour en dresser un catalogue des obsessions de l’époque et tirer ce personnage des abysses d’imaginations maladives. Ce n’était pas absolument clair dans mon esprit en écoutant les uns et les autres, persuadés d’avoir déniché le Saint Genet Comédien et Martyr de la fin du XXe siècle. Mais un malaise persistant devant cette salade qui prenait des proportions nationales et dura des mois entiers.

Soldat sauvant l'enfant.


         Un autre stratagème diabolique des comploteurs de San Francisco : la compétition, passion américaine. Tous les auteurs contre-culturels du Lower East Side étaient en concurrence les uns avec les autres, à qui serait l’archange permettant au trailer park kid d’être publié sur la Côte Est et d’échapper à son destin cruel. Ils n’avaient pas le temps de douter du conte atroce, il fallait qu’ils rendent justice à JT Leroy, écrasé par un monde sans merci, avant le voisin. Littéralement le voisin. Joel Rose, qui vivait la porte à côté de chez Benderson dans la 7e Rue Est se voulait lui aussi le protecteur de JT Leroy et me déclara un jour : Les gens qui tournent autour de ce pauvre gosse sans défense ont déjà bien des heures de vol, il faut le protéger des manipulateurs… On se battait pour redresser les torts infligés à l’adolescent au sexe indécis… Je ne suis pas sûr qu’il visait Bruce dont on voyait les fenêtres de chez lui, je crois me souvenir d’une ou deux vieilles carnes à carnet d’adresses, d’une maquerelle l’autre, chacun protestant de la pureté de ses intentions, soupçonnant tous les autres de n’être que des charognards… Je pense que dans la communication, les escrocs prenaient bien soin de jouer les uns contre les autres dans cette nébuleuse de la bienfaisance où l’on se disputait le rôle du Sauveur…

Les enfants du marché…


         Benderson finit par me refiler un manuscrit, lu dans l’avion, qui confirma mes pressentiments : un catalogue d’horreurs pathologiques farci de maladresses étudiées pour renforcer la sensation d’un égarement psychotique — tout droit tirées du manuel du choc post-traumatique. Dans ma configuration de l’époque avec l’édition française, c’était invendable. La suraccumulation suscitait immanquablement le doute — et elle était d’une effrayante monotonie. Je ne prétends pas avoir percé à jour la supercherie, mais je la reniflais, ne parvenant pas à croire à ce que je lisais, encore moins à y adhérer, cet appel incessant à la pitié… flattant à rebours de bas instincts… Si je discernais une qualité « littéraire » dans les confessions de JT Leroy, elle tenait uniquement à l’habileté de la construction, des déraillements contrôlés, des entrelacs de plainte et de récit glaçant. Un peu trop habile, justement, jusque dans la maladresse. Chaque auteur et éditeur new-yorkais penché sur le berceau de ce maudit dès l’origine tenait à le secourir, lui permettre de structurer ces fragments, devenir le mentor du martyr. Le tableau esquissé de cette odyssée de la dégradation était si exactement calculé pour le milieu qu’il ciblait, que quelqu’un en retrait de la bonne conscience de rigueur alors — ne pouvait qu’éprouver du malaise.

         Un autre incident vint renforcer ma méfiance spontanée. Encore une fois, je ne prétends pas avoir percé l’arnaque à jour, juste de me défier d’un récit si répétitivement atroce qu’il semblait calculé comme un coup de fil à une ONG. Sensation lancinante. Bref, l’éditrice Karen Rinaldi, seconde épouse de fraîche date de Joel Rose, s’envola pour San Francisco et rencontrer le rescapé, futur génie littéraire. Mais celui-ci n’honora pas le rendez-vous, s’expliquant au téléphone au dernier moment par un prétexte maladroit, une rechute de maladie, ou une Panic attack. Mais même alors la foi du charbonnier en JT Leroy ne fut qu’à peine entamée. Le récent couple Rose avait une bonne longueur d’avance sur tous les autres prétendants au titre de Saint-Bernard, avec un contrat d’édition prêt à signer, et entendait conserver cet avantage, tandis que tous les autres se signaient, murmurant : « pauvre enfant martyrisé… » et ces éclipses successives ne leur semblaient même pas louches.

Ombre…


Puis des rumeurs insistantes se mirent à évoquer un coup monté. Répondant à une question sur ce sujet posé par un intervieweur, Benderson prit cet air benoîtement ecclésiastique dont il avait le secret aux moments délicats — mais c’était un excellent acteur — pour dire : « Ne me parlez pas de ça, si vous ne voulez pas me rendre malheureux » ce qui fit taire le journaliste. Lorsque le scandale éclata au grand jour, la chanteuse de rock ratée instigatrice de la supercherie qui avait si bien marché, parla de son passé psychiatrique, de son besoin pathologique de se créer des doubles, de ses errances de rue, suggérant qu’au fond JT Leroy c’était vraiment elle. Je ne sais plus si le livre était déjà paru (je crois que oui) et le film déjà signé. Le petit monde du Lower East Side qu’on avait si facilement roulé dans la farine, se jeta sur ses explications maladroites. Dans un effort pour justifier sa crédulité, chacun prétendit alors avoir reconnu la véritable note de souffrance psychotique à travers ses masques. On cherchait à garder un crédit quelconque dans la sphère littéraire, si malaisé que ce fut. Laurie Stone, la journaliste, fut sans doute la plus honnête en reconnaissant s’être laissée blouser, s’en tirant toutefois avec une conclusion du genre : « Il vaut mieux relâcher cent coupables qu’arrêter un innocent. » Elle avait contribué à l’inflation du mythe par des articles déchirants sur une déchéance qui lui était étrangère, peut-être la plus facilement bernée, vivant de ses rentes dans le très chic Upper East Side, mais certainement la plus courageuse à l’heure des comptes.

L’arnaque alla plus loin, quand je ne sais quelle production acquit les droits du livre pour en faire un film. Ce qui donna lieu plus tard à des poursuites en justice. JT Leroy — qui avait signé le contrat — n’existait pas, c’était donc une escroquerie. Les dommages-intérêts d’une centaine de milliers de dollars couvrait certainement l’avance accordée au fictif JT Leroy. On peut par conséquent considérer que la chanteuse de rock ratée n’avait rien gagné sur ce coup-là. En revanche, elle conserva l’avance de l’édition. Le landernau littéraire new-yorkais n’avait pas envie qu’on lui rappelle qu’il était une truffe, préférant glisser sur un épisode vexant. Ou peut-être qu’il ne disposait ni des moyens, ni des avocats d’Hollywood.

Comment est-ce qu’un milieu cultivé, diplômé, en principe intelligent avait pu se révéler une cible idéale pour cette duperie cousue de fil blanc ? L’idéologie victimaire de la Côte Est pré-woke des années 1990. C’est en cela que cette anecdote oubliée est significative. La thérapie de choc d’un récit minutieusement élaboré jusque dans ses errements les avait tous rendus cataleptiques, se révélant juteuse pour ses auteurs. Le fond judéo-chrétien de la classe moyenne « encadrement culturel » est une bonne affaire. Présente-leur Ste-Blandine livrée aux lions, ils vont raquer, tu t’en mettras plein les fouilles. À l’heure où ces récits à faire pleurer les chaumières ont franchi l’Atlantique pour devenir un refrain des gauches (et droites, largement cooptées par le déchaînement lacrymal) européennes, rappeler ce minuscule incident a son utilité.

En apprenant le fin mot de l’histoire, nullement surpris, je ricanais, sans doute un poil méchamment, mea culpa. Les « transgressifs » du Lower East Side que je fréquentais à l’époque étaient surtout victimes d’eux-mêmes, d’une surenchère de la morbidité et de leur vice majeur de nantis : un insatiable voyeurisme pour les abîmes.

Thierry Marignac, février 2026.