DU RIFIFI RUE DES ST-PÈRES
Branle-bas de combat rive gauche. Si j’étais correspondant de guerre en permission de Moyen-Orient, je bouclerais mon sac pour les Deux Magots où la sécession s’organise. Suite à l’éviction d’un éditeur — dont on a appris au passage que ses émoluments avoisinaient le million d’€ par an avant augmentation récente — d’Odéon à l’Assemblée Nationale, la rumeur enfle, la rue gronde. Un groupe séditieux dont les figures de proue sont deux écrivains néo-conservateurs parmi lesquels un histrion indéboulonnable sévissant depuis un demi-siècle, une romancière à succès aux titres racoleurs devenue pasionaria wokiste, un ancien journaliste de Libération spécialiste des sujets graves pour les bien-pensants, on en oublie, a formé une organisation séparatiste. Ces germano en révolte, pratinement pleins aux as, sont soutenus par le président de la République, grand rebelle s’il en fut, dont les goûts littéraires font depuis toujours référence. L’heure est grave, les observateurs tirent la sonnette d’alarme. Dans toute l’édition, on pétitionne, on gesticule : Aux armes, les prédateurs sont à nos trousses !
Selon le récit officiel, un milliardaire conservateur — il ne manque pas de culot celui-là ! — aurait, suite à un désaccord mineur sur une date de publication, donné congé à l’employé récalcitrant. De mauvais esprits suggèrent qu’il en aurait profité pour alléger la facture salariale. De toute façon, la divulgation par le milliardaire de la fiche de paie du futur chômeur est un coup bas impardonnable. On s’émeut. Un fond de soutien est en gestation. Que l’éditeur malchanceux n’aille pas dormir sous le Pont-Neuf !
Que le lecteur prenne conscience : ce qui est en jeu, c’est le pluralisme ! Mot employé dans l’encadrement culturel au sens large pour dire qu’on est tous d’accord. Le fascisme — toujours plus ou moins à nos portes — c’est quand on ne l’est pas. L’infâme milliardaire aurait des opinions divergentes sur des sujets — de société — qui fâchent. Sa rationalité de patron gestionnaire cache une prise de contrôle machiavélique sur un fleuron de l’édition française, une institution indémodable, qui pensait droit depuis un demi-siècle — l’éditeur millionnaire est un héros de la liberté !
Plus que général, le tollé est quasi-unanime à travers tout le Landernau. Ce qui, si le lecteur me suit toujours, est bien la preuve du pluralisme en péril dans l’édition. Pas un auteur bourré d’oseille qui choisirait le mauvais côté. On ressort même de la naphtaline une antiquité ex-animatrice de télé passée éditrice. Tout ce beau monde fourbit ses armes à grands renforts de déclarations fracassantes. On appelle au boycott. Avec Grasset, vu la puissance de feu, c’est pas gagné, mais on est prêt à tout. Pas un pas en arrière !
Quoi qu’il en soit, il est inadmissible qu’un milliardaire ne soit pas de gauche dans les médias ou la culture. Ses décisions de virer une équipe qui perd du fric seraient alors d’ordre strictement économique, de la gestion. Il est rare qu'un patron qui reprend une boîte ne fasse pas un peu le ménage. Mais là, on craint le pire : politiquement motivé ! Le trou dans la caisse signalé par le milliardaire conservateur n’est qu’un prétexte à la purge annonçant le retour des heures les plus sombres ! Plus grave, et tout à fait hors de propos, le milliardaire conservateur parle sournoisement d’une caste qui se croit au-dessus de tout et de tous, dans un magazine infréquentable et fréquemment dénoncé, qui lui appartient peut-être, j’ai oublié.
Ulcérée, celle-ci se dresse contre l’assaillant comme un seul homme, négligeant un détail troublant : elle confirme ainsi son existence fondée sur le privilège à travers tout l’éventail de l’encadrement culturel. Qu’importe, si c’est pour la bonne cause. On est prêt à se sacrifier.
À St-Germain, on frémit, la guerre est déclarée.
Thierry Marignac, avril 2026.
