25.4.26

Défonce sous Brejnev

 

Le célèbre barde soviétique Vladimir Vissotski est mort en 1980, à 42 ans. Ses frasques toxicomanes n’étaient pas un mystère, y compris pour le KGB. Il lui arrivait, dit-on, de surgir à l’hôpital réclamer de la morphine en déclarant : « Je suis Vissotski, j’en ai besoin. Donnez-moi ça tout de suite. » Sister Morphine au pays des soviets :

(Traduit du russe par Thierry Marignac)

 


Je ne peux écrire ni vers ni romans

Dans un coin du fantastique feuilleter

Je suis allongé dans la salle des camés

Moi-même accro, je ressens.

 

Quelqu’un soignait ses blessures de guerre

Quelqu’un fournissait l’arrière

Eh vous les copains shootés

De lâcher l’aiguille, faut se magner !

 

Les doutes dans mon âme se sont gravés

Dans ma tête, les questions vont démanger —

Je gis dans une salle, où ils ont avalé

Tout à la suite, sniffé, shooté.

 

Quelqu’un son âme a soigné,

Quelqu’un simplement tout seul est resté…

Eh vous les gars, décrochez de la morphine —

Passez à l’apomorphine !

 

Un schizo inconnu est sur la couche voisine

La nounou en douce est amoureuse de lui,

« Quand j’aurais plus d’argent, il dit —

Je passerai aux gouttes de Zimine ! »

 

Quelqu’un son âme à la shooteuse a transpercé

Quelqu’un son cœur au haschich a consumé…

Eh vous les gars, sur vous, il faut écrire une nouvelle,

Dommage, je n’écris pas de nouvelles.

 

Cela exige des changements vitesse grand V !

Le plus gai d’entre nous s’est aussi effondré.

Cinquième jour qu’on cherche les veines de quelqu’un

Lui-même en a perdu l’habitude — c’est en vain.

 

Quelqu’un a même sniffé de la cocaïne,

On dit que ça monte en un instant ;

Quelqu’un a bouffé un kilo de codéine,

S’est mis un jour aux abonnés absents.

 

J’aime les débauchés, mais pas les poivrots,

J’aime les gars désespérés.

Je suis couché dans la salle des toxicos

Combien ici, d’histoires on m’a rabâché !

 

Quelqu’un s’envoie des millilitres dans le bras,

Quelqu’un mange un tungstène[1] puissant…

Accueillant la souffrance volontairement,

Cette chanson est écrite pour toi !

Vladimir Vissotski



 

 

Не писать стихов мне и романов,

Не листать фантастику в углу

Я лежу в палате наркоманов,

Чувствую  сам сяду на иглу.

 

Кто-то раны лечил боевые,

Кто-то так обеспечил тылы

Эх вы парни мои шировые,

Поскорее слезайте с иглы!

 

В душу мне сомнения запали,

Голову вопросы мне свербят 

Я лежу в палате, где глотали,

Нюхали, кололи всё подряд.

 

Кто-то так залечил свою душу,

Кто-то просто остался один...

Эй вы парни, бросайте «морфушу» 

Перейдите на апоморфин!

 

Рядом незнакомый шизофреник,

В него тайно няня влюблена,

Говорит: «Когда не будет денег 

перейду на капли Зимина».

 

Кто-то там проколол свою совесть,

Кто-то в сердце вкурил анашу...

Эх вы парни, про вас нужно повесть,

Жалко, повестей я не пишу.

 

Требуются срочно перемены!

Самый наш весёлый тоже сник.

Пятый день кому-то ищут вены,

Не найдут  он сам от них отвык.

 

Кто-то даже нюхнул кокаина,

Говорят, что мгновенный приход;

Кто-то съел килограмм кодеина 

И пустил себя за день в расход.

 

Я люблю загульных, но не пьяных,

Я люблю отчаянных парней.

Я лежу в палате наркоманов

Сколько я наслушался здесь, в ней!

 

Кто-то гонит кубы себе в руку,

Кто-то ест даже крепкий вольфрам...

Добровольно принявшие муку,

Эта песня написана вам!

1969

 

В. Висоцкии

 



[1] Le tungstène était réputé calmer le manque.