Film noir
Le plus remarquable peut-être, dans le second roman de Pierre Olivier, plus réussi encore que le premier, est que la sensation constante de poisse épaisse qui ne lâche jamais le narrateur de Gestapo Berger (éditions Konfident Noir), loin de lasser, soit au contraire un fil conducteur, à mesure que le ton poignant de ce récit dégrisé prend le lecteur aux tripes. Je crois qu’un soldat tombé aux mains de l’ennemi, n’en a plus, d’honneur…
On retrouve cet éclopé de la LVF, apparu tout d’abord dans Lorsque tous trahiront (éditions Konfident Noir/Manufacture de Livres, Prix du roman d’espionnage 2023) roman situé un peu auparavant à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, dans les eaux troubles de la collaboration réfugiée en Allemagne et l’écheveau d’intrigues autour de la mort de Doriot, la toile d’araignée de trois ou quatre services secrets alliés mais concurrents et des nazis qui retournent leur veste.
Le soldat perdu, dans les remugles de l’immédiat après-guerre, est quant à lui facilement retourné par les services français, n’ayant plus pour ambition que celle de sauver sa peau. S’il ne lui reste plus grand-chose que La fierté de ne pas avoir perdu son amertume (Norman Mailer), le guerrier vaincu a gardé, dans les ruines de de sa défaite intérieure, une morale de combattant, vestige et fétiche. Il est donc d’autant moins difficile de le convaincre de collaborer à la traque de Friedrich Berger, un marginal devenu sous l’Occupation chef de la Gestapo de la Rue de la Pompe (personnage historique réel), par le contre-espionnage français. À ses yeux de soldat, le tortionnaire toxicomane n’est qu’un truand et une bête sauvage. Je me dis aussi que moi, l’éclopé qui ne peux plus servir sur aucun front, je me suis trouvé une guerre à ma mesure…
Son passé de combattant dans la mauvaise armée sur le front le plus dur, lui confère le profil idéal pour pénétrer les milieux interlopes des divers fugitifs qui pullulent dans le Sud de l’Allemagne et le nord de l’Italie cherchant à survivre avec toutes sortes de combines et décamper vers l’Espagne ou plus loin…
Après divers passages en Bavière et au Tyrol, de casernes en monastères à travers les filières permettant aux maudits de glisser entre les mailles du filet, le guerrier vaincu échoue à Milan où l’on a repéré les traces du tortionnaire de la Rue de la Pompe — retenu puis protégé par les Anglais. Chacun des mouvements de l’éclopé de la LVF se fait sous la houlette des services français, ne le lâchant pas d’une semelle. Grâce à sa maîtresse allemande et son infiltration du milieu milanais, il finit par entrer en contact avec Berger… Je regarde les autres, les sous-fifres, mais même les pires d’entre eux, comparés à leur chef, me font l’effet de premiers communiants…
Les trafics sont multiples, des armes qui abondent à la fausse monnaie imprimée par le IIIe Reich, en passant par la prostitution en direction des troupes des armées étrangères occupantes. N’importe lequel d’entre eux est une bonne raison de nouer des liens d’affaire avec ce demi-monde où se côtoient truands et anciens SS, tueurs et spécialistes de l’entourloupe.
On s’en tiendra là, sur les circonvolutions et les coups de théâtre d’une histoire où tension et suspense sont constants, où le double jeu est recommandé. On relèvera plutôt ce ton inoubliable — mais jamais forcé, jamais mélo — du désabusement et de la déception, digne de la plus grande tradition du noir et ces descriptions au cordeau, bouleversantes, de toutes sortes de lieux exotiques tant à cause du Tyrol, qu’en raison de l’éloignement dans le temps, ces personnages au menaçant laconisme. Tant par ses excellents dialogues que par son intrigue à tiroirs machiavéliques, ce deuxième roman de Pierre Olivier frappe par sa maîtrise. Un second roman, tout le monde vous le dira, est toujours un exercice très délicat. On a déjà fait ses preuves, il faut confirmer, mais l’élan n’est plus le même. L’histoire se poursuivant au gré de la Guerre Froide, l’auteur nous promet une suite pour 2027. Il sera intéressant de retrouver l’éclopé de la LVF, dans ses métamorphoses. Gustave Khune, cité par Dominique de Roux, parlait ainsi d’Hölderlin :
—Soudain, il se tut et regarda devant d’un regard tranquille. Sur son visage régnait la paix des champs de bataille. Partout autour de lui des ruines : toute volonté effondrée, calcinée…
(In Maison Jaune)
Thierry Marignac, mars 2026
