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21.2.12

Le plus punk des auteurs russes (4) :Provocation inaugurale

Ménestrel, par Franz Hals

Bagues de cigare sur des mains de pianiste
Si je devais établir un lien entre Vladimir Kozlov et moi, il serait étrange, parce que constitué par une absence : ni lui, ni moi ne brandissons de banderoles, persuadés l’un comme l’autre qu’il est plus fort de ne pas annoncer la couleur. Sans compter la vanité inhérente, contraire à notre orgueil d’anti-artistes, de prendre un roman pour un tract. C’est l’anti-œuvre elle-même qui doit contenir sa subversion, par la corrosion du fond par la forme, et vice-versa. Celle-ci est d’essence éphémère et circonstancielle. Breton remarquait (dans Nadja), il n’y a pas loin d’un siècle, qu’il préférait, au théâtre, les actrices sans maquillage, et les femmes, dans la rue, maquillées outrageusement — la transgression ici se révélant conformisme ailleurs — provoquer le public, ou vivre en fille perdue. De même peut-on assurer — et nous ne reviendrons pas là-dessus — que les déclarations d’appartenance, d’amour aux opprimés en général, sont plus destinées à s’assurer une clientèle, à mettre en œuvre la plus inutile (sauf en termes fond de commerce) et mesquine opération de cire-pompes d’un public acquis d'avance, qu’à porter le fer au cœur de l’ennemi. Je n’en veux pour exemple que cet auteur de romans noirs (ah, la détestable appellation contrôlée !…), plat imitateur de Léo Malet — qui l’aurait décoré de la croix des vaches avec sa pipe à cornes de taureau — citant le devoir de mémoire, pour vendre son copiage rétro ; sa soupe, en d’autres termes, sans la moindre considération, la moindre pudeur, pour une souffrance réelle, vécue réellement il y a 70 ans par des gens réels, dans leur chair réelle. Quand polar rime — pauvrement — avec épicemard.

Mimétique du ghetto planétaire
Comment ai-je su que Vlad Kozlov était un frère… Je ne peux remercier que la muse,pourtant si sujette à éclipses (Il ne faut pas attendre l’inspiration, disait Erskine Caldwell, auteur« sudiste » de La Route au tabac, best-seller mondial des années 1930, parce qu’il se peutqu’elle ne vienne jamais). J’ai raconté ailleurs que la couverture de son premier roman (Racailles, MoissonRouge, 2010) où figurait un skin-head bas du front, œil bleu porcelaine sur fonds de toilettes publiques, mégot bas sur la commissure de lèvres dédaigneuses et bretelles, avait été un élément déterminant. Et comment, dans les bas-fonds noirs américains où j’avais échoué, sa chronique des cités d’urgence soviets avait pris tout son sens quand j’ai fini par lire son bouquin— mimétique du ghetto planétaire. En effet, la limitation volontaire du vocabulaire (Kozlov l’expliqua lui-même dans la revue russe ex-libris : Dans cet univers, ce qui ne peut être exprimé dans cette langue de 300mots n’existe pas) était un tel reflet des conditions Blaxploitation dans lesquelles j’évoluais, que la similitude sautait aux yeux, le communisme pérestroïké des oubliés du paradis soviet soudain miroir du dollar dévalué des parias de la Ville Noire, défonce et baston partout. Kozlov n’éprouvait le besoin d’aucun commentaire, brut de décoffrage,il estimait assez son lecteur, et lui-même, pour se passer de conclusions ronflantes visant à s’attirer la vénération des convertis (travers français par excellence, alimentation des pétainismes du jour, dont ce fameux roman noir— aïe, aïe, le label de tartuffes — est si friand).


L’errance qui sert de destin
Et puis, dans l’errance qui me sert de destin, je rencontrai Kozlov à Moscou, ce même été 2009 où, par un hasard curieux, je refilai involontairement à mon vieux copain Limonov le titre de son dernier recueil de poésie (А старыи пират, ou, Mais, le vieux pirate, éditions Ad Marginem, 2010 ) en lui tapant sur l’épaule, Comment ça va, vieux pirate ? Le physique à la Iggy Pop de Kozlov, son laconisme en tous points exemplaire, me furent aussitôt familiers,complices. Nous fîmes bombance dans un restau ukrainien en plein air, où,échauffé par l’alcool, je lui parlais de mes démêlés avec l’édition parisienne, depuis mon roman délictueux — le premier — Fasciste (Payot, 1988).Évidemment, en fan des Sex Pistols, ça lui plaisait, l’idée de la provocation inaugurale.
Je le revis à Paris, avec sa femme, dont la réserve slave —je l’ai écrit ailleurs, frappé — se teintait d’un écho infiniment répercuté,infiniment tendre. Ensuite vint ce Retourà la case départ ((éditions Moisson Rouge, février 2012, traduit par votre bien obligé), dont Pierric Guittaut (auteur du percutant Beyrouth-sur-Loire, éditions Papier Libre, collection Polars en poche) parle dans sa chronique de Éléments, mieux que votre serviteur, traducteur de Kozlov, et donc suspect. Pierric Guittaut, un autre petit frère lapidaire dans son constat. En tous points une confirmation de ce que je savais déjà : au-delà de la bestialité des propagandes, au-delà de tout prêchi-prêcha, Kozlov savait décrire les conditions dans lesquelles L’homo soviéticus avait ressenti de plein fouet les conséquences de la Défaite.Il n’en tirait une fois de plus aucune conclusion et s’abstenait de tout plan sur la comète critique sociale à vocation humanitaire. La saisie des ressources vitales du pays par la pègre dans le capitalisme sauvage initié par les années Yeltsine et encouragé par l’administration Clinton, le malheur de tout un chacun dans ce paradis des seigneurs de la guerre. The cold Fax, disait Greg Tate, un auteur «libérationniste » noir américain, à propos de Jean-Michel Basquiat, artiste étatsunien d'origine haïtienne mort d’overdose.
Thierry Marignac, 2012.

5.2.12

Le plus punk des auteurs russes (3) V. Kozlov : la vie à bout touchant.

Vlad Kozlov, écrivain punk de Russie contemporaine


MANDARINES
De Vladimir Kozlov
(traduit du russe par TM)
Courbé, j’ai avancé vers les sièges vacants à l’arrière du taxi collectif, prenant place dans un coin. Disposition idiote, à l’arrière, trois sièges qui se faisaient face. Autrefois, c’était pas comme ça.
Il y avait un certain temps que je n’avais pas fréquenté les taxis collectifs. Trois ou quatre ans.
Quelques personnes sont montées et ont occupé toutes les places disponibles. Le véhicule a démarré, et roulé dans un micro quartier dortoir déprimant. Une fille d’environ dix-huit ans était assise en face de moi. J’ai regardé ses genoux dans des collants couleur chair.Elle a pris une mandarine dans le sachet, a planté ses ongles dans le fruit et s’est mise à lâcher les épluchures dans le sachet.
Bien sûr, j’avais fait une bêtise,et Olga était furieuse à cause de cette affaire. Bien qu’elle n’ait pas besoin de me faire une gueule pareille. Comme si l’accident était de ma faute, ou quelque chose dans ce goût-là. Bon, de toute façon, il ne fallait pas laisser la bagnole, là-bas, où elle risquait de partir à la fourrière. Résultat des courses, Olga et la petite Natacha avaient du rentrer en métro, et il fallait que j’aille à Petchatnik pour remplir les formulaires « récupérer la bagnole ».
—Arrêtez-vous au bout de la palissade, a dit la fille aux mandarines.
Le chauffeur, qui n’avait pas l’air russe, a hoché la tête.
La fille a pris son sac et le sachet de mandarines où il y avait les épluchures. Le taxi s’est arrêté. Elle est descendue. Je suis descendu derrière elle, refermant la portière du taxi collectif .Le véhicule s’est éloigné.

N’IMPORTE LEQUEL MAIS DU DEMI-SEC
La fille a dépassé les cahutes métalliques servant de garages, se dirigeant vers un immeuble de neuf étages pas tout neuf.
Je l’ai rattrapée. Elle m’ a remarqué, s’est retournée et m’a contemplé.
—Tu as du pognon ? a-t-elle demandé. Chez moi, il n’y a rien à boire…
J’ai hoché la tête. Elle a obliqué vers le magasin de l’immeuble. Un berger allemand était attaché à la rampe de l’escalier. Appuyé contre le mur deux ados buvaient de la bière. Elle leur afait un signe de tête, les gars ont dit :
—Salut.
On est descendu dans le semi-sous-sol du magasin.
—Qu’est-ce que tu bois, d’habitude, a-t-elle demandé.
J’ai haussé les épaules.
—Tout ce qu’on veut.
—Alors achète deux bouteilles de vin. N’importe lequel, mais du demi-sec. J’ai de la bouffe à la maison.

On est sorti de l’ascenseur. Elle a sorti les clés et déverrouillé la porte métallique recouverte de skaï matelassé marron éculé — bon marché, comme partout. Je suis entré derrière elle,incertain. Elle a allumé la lumière. Les portes à double-battants de toutes les pièces étaient ouvertes. J’ai posé le sac contenant les deux bouteilles de vin par terre et j’ai fermé la porte d’entrée. Elle a enlevé son manteau, l’a suspendu à un crochet, elle est restée comme ça, dans sa jupe marron descendant un peu au-dessous du genou et dans son corsage bleu au décolleté plongeant. Au fond de l’échancrure, on distinguait un soutien-gorge blanc. Elle a fait un demi pas en arrière, s’est appuyée contre le mur, et m’a contemplé. Je me suis souvenu que son visage ressemblait beaucoup à celui d’une actrice populaire dans les années 1990. Elle avait joué dans quelques films avant de disparaître.Juliet Lewis.
—On va pas rester là comme ça.Allons boire du vin.

CASSER LA CARTE SIM DU PORTABLE
Elle fumait une cigarette à la fenêtre de la cuisine. Devant la fenêtre s’élevait un immeuble de neuf étages en tous points semblable à celui dans lequel nous étions. Les fenêtres étaient illuminées. Des silhouettes se découpaient à quelques-unes d’entre elles. J’ai enlevé la carte SIM de mon téléphone portable, je l’ai cassée en deux, je me suis approché d’elle. Elle a écrasé sa cigarette dans le cendrier de verre sur le rebord de la fenêtre. On s’est embrassé. Il y avait de nombreuses années que je n’avais pas senti le goût d’une cigarette dans la bouche d’une fille. Olga ne fumait jamais, et ne faisait jamais rien de « malsain » d’une manière générale.
J’ai ouvert son corsage et j’ai pris sa poitrine à deux mains, sous le soutien-gorge. Elle a appuyé son derrière sur le rebord de la fenêtre, auquel elle s’est accrochée à deux mains. J’ai mis une main sous sa jupe et j’ai baissé son collant et sa culotte.
Pussy whipped, or pistol whipped ?


Allongé dans un lit à deux places,j’étais sous la couverture. Je me foutais de qui avait dormi avant dans ce lit,ces draps pas très frais. Elle était assise à proximité, appuyée sur la moquette qui recouvrait le mur, elle fumait. La lumière de la chambre était éteinte, les réverbères de la rue l’éclairaient. Elle a jeté sa cigarette dans un verre, et s’est levée du lit. J’ai dit :
—Apporte- moi ce qui reste dans la bouteille.
Elle a hoché la tête, et elle est sortie de la pièce. Appuyé sur l’interrupteur. La porte des toilettes s’est ouverte et refermée. J’ai pensé qu’Olga était plus jolie — plus mince, sa silhouette avait plus d’allure, bien qu’elle ait déjà trente-deux ans et qu’elle ait accouché. La chasse d’eau a retenti dans les toilettes. Elle est revenue avec la bouteille — il en restait encore la moitié. Je l’ai empoignée et j’ai avalé une longue gorgée. Elle s’est glissée près de moi, sous les couvertures. J’ai dit :
—C’est bizarre tout ça… On vit sur un modèle, un format. L’école, après, la fac, après, le boulot… Pour avoir une carrière, du pognon… Après on se marie, on a une famille… L’engueulade est inévitable, beau-père, belle-mère. Tu ne les aimes pas, ils ne t’aiment pas non plus… Après tu t’habitues, ou bien ça ne t’atteint même pas, si t’as un gamin…Appartement, hypothèque, nouvelle bagnole, partir en vacances… Et tu vois pas le temps passer… un, deux, trois ans…
—Pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça ?
—Je sais pas… Pour…
—C’est mieux de rien dire,d’accord ? Tu n’as rien dit en sortant du taxi collectif… J’aime pas qu’on me baratine ces salades : « Comment vous appelez-vous mademoiselle… ». Bon, t’as compris…
—Et tu ne me diras rien sur toi ?
—Je n’ai rien de particulier à raconter… J’ai fini l’école l’année dernière. Je voulais pas aller à la fac.Jai travaillé comme vendeuse. Ça m’a pas plu…
—Tu ne fais que ce qui te plait ?
—J’essaie… Non, ç’est pas possible,évidemment… Mais on peut au moins se passer de faire ce qu’on aime pas…
—Tu vis avec tes parents ?
—Oui, mais ils sont à la campagne jusqu’à cet hiver. Là-bas, ils sont plus près de leur boulot… Et je suis ici,je fais ce que je veux…
—Ils t’ont laissé de l’argent ?
—Un peu, mais pas beaucoup. Surtout de la nourriture…
Elle a souri. J’ai ramassé la bouteille par terre, j’ai bu une gorgée, je lui ai tendue. Elle a bu un coup à son tour et reposé la bouteille par terre. Je me suis rapproché d’elle et on s’est embrassé.

UNE QUINZAINE DE BOUTEILLES DE BIÈRE
J’ai ouvert les yeux. Il faisait jour. Sur le mur, l’horloge marquait onze heures moins vingt. Je ne me souvenais pas de la dernière fois où je m’étais réveillé si tard en semaine,vacances exceptées, bien sûr. Elle dormait encore. Je me suis levé, approché de la fenêtre, j’ai regardé la cour jonchée de feuilles mortes, l’immeuble de neuf étages voisin, les gardiens en gilets orange. Le lit a grincé. Je me suis retourné. Elle me regardait en souriant.
—S’il te reste de l’argent on peut descendre au magasin acheter de la bière et des crevettes, a-t-elle dit.
—C’est notre petit-déjeuner ?
—Ah, j’y pensais pas spécialement…petit-déjeuner, déjeuner. Si tu veux manger, mangeons… Ça ne va pas ?
J’ai haussé les épaules, j’ai ricané.

Il faisait nuit à la fenêtre de la cuisine. J’ai regardé l’heure : une heure et demie. Deux ou trois fenêtres seulement étaient illuminées dans l’immeuble d’en face. Il traînait une quinzaine de bouteilles de bière par terre… Ce qu’on avait bu dans la journée.J’ai ramassé une bouteille par terre, bu une gorgée, reposé la bouteille, je l’ai regardée. Elle a dit :
—En général, je n’aime pas boire beaucoup… J’aime bien quand ça grise, et après, entretenir…
—Et ça marche ?
—Pas toujours.
Elle a souri, soufflé de la fumée.
—…Parfois, j’en suis pas loin…
J’ai rebu une gorgée de bière. Elle a jeté son mégot dans une bouteille vide. Je me suis approché d’elle et j’ai glissé les mains sous sa robe de chambre. On s’est embrassé. Une voiture est passée dans la rue, ses feux de signalisation ont brillé un instant.
Photo © Vincent Deyveaux, poète et photographe, Moscovite de cœur et d'adoption.


Elle fumait à la fenêtre de la cuisine. J’ai redressé l’oreiller, rabattu la couverture sur mes jambes.
—Il faut que tu t’en ailles,a-t-elle dit, en regardant par la fenêtre.
—Tes parents vont revenir ?
—Qu’est-ce que ça peut faire ?
Je me suis levé du lit, je me suis enroulé dans la couverture, et je suis allé dans la salle de bains pieds nus.J’ai pris mon caleçon et mes chaussettes sur le radiateur.

La porte cochère s’est refermée dans mon dos en claquant. J’ai obliqué vers l’arrêt du taxi collectif, et en chemin j’ai sorti mon porte-monnaie et compté le pognon qui me restait. Il ne m’en restait sans doute pas assez pour récupérer ma bagnole. J’avais une carte de crédit aussi, mais est-ce qu’il y avait un distributeur dans le coin ?
Près du magasin de l’immeuble était garée une fourgonnette avec des barriques crasseuses. Un homme y a pris une caisse de bière.
Le taxi collectif, est arrivé. J’ai ouvert la portière avant, et suis monté. Encore un coup, le chauffeur n’avait pas l’air russe. C’était peut-être le même. La voiture a démarré.
V. KOZLOV © 2011

BANDE-ANNONCE DU ROMAN "RETOUR À LA CASE DÉPART", PRODUCTION V. KOZLOV:
http://www.youtube.com/watch?v=bMwxAvlr2CE&list=UUPZGA-4OpHQz78Mcekz4xqA&index=1&feature=plcp

23.1.12

Le plus punk des auteurs russes


RETOURÀ LA CASE DÉPART DEVLADIMIR KOZLOV
Au registre des rencontres littéraires (Le chic, que c’estchic !), Vladimir Kozlov figure parmi les quelques miracles de ma« carrière » de traducteur. Tombé par un hasard objectif sur son Gopnicki(« Racailles », traduit par votre serviteur, éditions Moisson Rouge, 2010), séduit par lacouverture où un skin-head bas du front figurait sur fond de toilettespubliques, le mégot au bec, l’œil bleu cobalt sans nuance. En réalité, je nedécouvris cet auteur que trois ans plus tard, dans un ghetto américain puisqueje traînais son bouquin dans tous mes déplacements sans le lire, et qu’étouffépar la Ville Noire, je cherchais l’exotisme russe, j’ouvris la première page.Pour retomber sur mes pattes : abstraction faite de la couleur de peau, etde l’omniprésence du dollar, remplacé par la rhétorique communiste, l’universdécrit était en tous points comparable à celui au sein duquel je jouais lesgrands sorciers blancs. Jusque dans le dispositif linguistique : unvocabulaire de trois cents mots à tout casser, dont la poésie jouait sur desvariations infimes, et lourdes de conséquences. Quatre ou cinqpossibilités : se saouler, se castagner, se défoncer, baiser, racketterles plus faibles (pas forcément dans cet ordre). La vie à bout portant, comme le précisa Gérard Guégan dans sachronique du livre à Sud-Ouest.
Pour Retour à la casedépart (Encore traduit par TM, Moisson Rouge, en librairie le 9 février, que les lecteurs veuillent bien excuser mon erreur d'hier) le problème est un peu pluscompliqué : il s’agit du même cul-de-sac, mais après la Pérestroïka, après l’adolescence — lesenjeux sont plus lourds, les crimes plus sanglants. Le narrateur pourrait êtrele cousin ou le frère de celui de Racailles.D’abord entraîné dans le maelstrom infernal de délinquance des années Yeltsine(on ne perd pas une guerre, même froide, sans en payer le prix), racket vodka,avant d’être bandit de grand chemin entre Biélorussie et Pologne, il se rachèteune conduite, rentré chez lui de justesse et devient rédacteur d’un Mnogotirajniy, la presse industrielle,pour assister à la saisie des ressources par la pègre (l’histoire russe desannées 1990) dans l’usine dont il rédige le périodique. Comme tout un chacundans ces latitudes sans merci, il finit par traiter, passer un marché (enlangage atlantiste : dealer)avec le monstre, qui prend bientôt le pouvoir en ville, s’emparant de lamairie. Personne n’est innocent, et notre narrateur non plus qui survit commeil peut. Obsédé de rock, de punk, il devient attaché culturel du maire et nepeut s’empêcher de mijoter un coup à la SexPistols, pour détourner des ressources qui appartiennent désormais à cetaccouplement hideux du pouvoir et du milieu. Il doit fuir. On le trouve enTchéquie, barman, loin des remugles de sa terre natale. Un jour, un envoyé deRussie le retrouve et son odyssée vers une apothéose finale au pays commence…
Ces fils narratifs sont entrelacés parallèlement, et c’estpetit à petit que l’histoire maudite du narrateur se fait jour. Entremaillés d’aperçusvivifiants sur la Tchéquie post-soviet, sur les touristes russes, où Kozlovdévoile une fois de plus son intelligence géopolitique, son refus total de parti-pris,son absence de banderoles, en un mot son honnêteté, son rejet absolu de labestialité des propagandes. Ce deuxième opus me le confirma, en Kozlov, outreles affinités slavophiles, j’avais trouvé un frangin, un sans-parti, un mecintègre, et, je le dirai avec une pointe d’envie, plus taciturne que moi encoredans sa révolte impassible.
Thierry Marignac, Janvier 2012.