« Paranos et poètes » titrait feu le célèbre éditeur Raphaël Sorin couronnant ainsi un article consacré à l’anthologie d’auteurs américains « Jungles d’Amérique » (éditions Arbre à Came, 1993) réalisée par votre humble serviteur à New York au cours du brûlant été 1992 — émeutes et incendies dans le quartier proche du Bronx de Washington Heights où je perchais. Les poètes sont-ils forcément paranos ? Faut-il être parano pour être visionnaire ? Salvador Dali semblait le croire avec sa « méthode paranoïaque critique »… Dans les vers ci-dessous, un Essenine encore adolescent et un Limonov déjà du 3e âge, semblent le confirmer. Le pressentiment de la mort, affiché chez le premier, allusif chez le second — le vieillissement est une ruse accumulée — dans sa version Sam Peckinpah : Rapportez-moi la tête de Lamartine !
(Vers traduits du Russe par Thierry Marignac)
Au-delà des brumeux lointains, on ne peut voir,
Ce qu’il en sera de moi plus tard,
Ce qu’il y a… le bonheur ou bien souffle la mélancolie,
Voire le repos pour ma poitrine démunie.
Ou bien ces brouillards grisonnants
À nouveau m’assombriront,
Portant au cœur de douloureuses lésions
Et se consumer encore sans feu brûlant.
Mais dans les brumeux lointains à travers le couchant
Flambe l’aurore, je le vois —
C’est la mort pour la terre s’attristant,
C’est la mort, mais le repos pour moi.
Essenine.
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| Avenue Lénine, Ekaterinburg, un soir d'hiver. |
Не видать за туманною далью,
Что там будет со мной впереди,
Что там… счастье, иль веет печалью,
Или отдых для бедной груди.
Или эти седые туманы
Снова будут печалить меня,
Наносить сердцу скорбные раны
И опять снова жечь без огня.
Но сквозь сумрак в туманной дали́
Загорается, вижу, заря;
Это смерть для печальной земли,
Это смерть, но покой для меня.
Есенин
‹1911—1912›
Réveillé
Je me suis réveillé. Levé.
Mais il est cinq heures…
Impossible de dormir
Et rien à rêver…
Quand la vie, je pouvais entamer…
Depuis le tout début, est-ce que vous vous représentez ?
Ce lit, aurais-je désiré ?
Et cette couverture coagulée ?
Et Vous l’aurore, vous aurai-je souhaitée ?
Et Vous, crêtes et éperons des cieux ?…
Je me dresse seul à soixante-six années…
Qu’est-ce que je vaux, au seuil…
Édouard Limonov (Le Vieux Pirate, 2010)
Проснулся
Проснулся.
Встал,
А время пять…
И невозможно
спать
И не о чем
мечтать…
Когда бы жизнь я смог начать…
Представьте, с самого начала,
Я б эту захотел кровать?
И этот сгусток одеяла?
Я захотел бы
Вас, рассвет?
И Вас ― небес хребты, отроги..?
Стою один в
шейсят шесть лет…
Стою чего-то на
пороге…
Э. Лимонов ( Старый Пират, 2010)


