23.3.19

Vincent Deyveaux, recueil de textes et lecture publique

Saint-Pétersburg, 12.02.19
L'article qui traîne, c'est un peu celui-ci… Bien sûr que Marignac me fait de la relance…"reviens vers nous, reviens vers nous" qu'il me dit, insistant. Il a mille fois raisons, aucunes excuses pour ces éclipses à répétition… nous sommes une grande famille, et pendant que Marignac traduit les poètes russes pour le lectorat français, mes propres textes passent du français au russe jusqu'à former un recueil en vrai papier avec de vraies questions de mise-en-page et de typographie.

Les poèmes en français et russe datent pour l'essentiel de l'été et de l'automne 2017, mais pour faire contrepoids avec l'humeur morose et trop romantique de la capitale impériale, j'ajoutai une série de "cartes postales", de rapides ébauches des villes croisées et visitées entre 2011 et 2014 au cours de voyages ou pérégrinations parfois professionnelles, qui feraient pendant, pourquoi pas, aux portraits figés et confinés dans le métro moscovite des "Lettres de Moscou", vieux blog passé inaperçu dans la cohue, l'avenir lui appartient…  Le tour était joué : l'humeur passive et casanière de Saint-Pétersbourg alterne avec la naïveté primesautière de l'étranger en vadrouille, caisse de résonance idéale pour les premières impressions et autres images parlantes.

Le 12.02.2019 enfin, à la libraire Fahrenheit 451, les amis poètes du cru se sont relayés pour lire chacun après moi les traductions russes des originaux français, que je venais de maladroitement de bafouiller. Merci à eux, à Alexey Nikonov et Egor Enotov, à Irina Volynskaya et Serguey Udaltsov.


   Dans leur grande majorité, ces textes ont été traduits et rédigés par Shamil Yagafarov, philologue de formation et cinéaste. Comme il ne parle pas un traître mot de français, il m'a fallu analysé et disséqué chaque strophe et chaque tournure de phrase française afin de lui fournir un commentaire de textes poussé, préalable à son intervention de rédacteur. Le public russophone est unanime : les textes russes vivent leur propre vie. Pour ma part, j'ai eu confirmation de ce que je remarquais en passant du russe au français : si la traduction renâcle, c'est que l'original accroche.



   D'autres textes, quelques uns, sont de la main de Vladimir Kozlov, écrivain labellisé Antifixion, d'Alla Belyak, traductrice de célèbres romans français contemporains, et d'Alexey Nikonov, poète de Vyborg présent en VF dans ces colonnes. Différents traducteurs permettent une meilleure vue d'ensemble, m'a-t-on fait remarquer.
   Soirée très chaleureuse, bon enfant,  propre à rassurer l'étranger placé inopinément sur le devant de la scène.
   Merci à tous et spécialement à Platon Romanov et Fahrenheit 451. Le recueil de textes attend ses lecteurs dans trois librairies pétersbourgeoises, dans une quatrième à Moscou, chez moi dans des cartons au sec, et à Paris pour les autres. Passez commande. En plus des photos de l'évènement littéraire, Antifixion vous présente quelques textes suivis des versions russes, comme dans le recueil.




***


Le choeur chante ton aventure,

et le frigo bat la mesure

Mais il est déjà dix-sept-heures,

et tu n’as ni frère ni soeur



Tu voudrais tout gacher,

tu n’y arrives pas

« Mais qu’est-ce que tu croyais ?

ni Rome, ni Troie ! »,

juste une ville de province,

Papa, Mama



*



Danse de mort

à la cuisine

Un bout de beurre

a disparu

Tournez planètes

et galaxies,

la feuille tient en bout de branche

Le ciel est bleu,

mais tout est gris

Huile d’olive

et entropie



*



l’ennemi”



Mais tu ne tiens plus le stylo

tu n’as plus aucune écriture

c’est comme un film avec ton double :

la toile d’araignée

l’acteur qui joue ton rôle

le vent…



Fahrenheit 451, Saint-Petersburg, Russia
Depuis des mois

tu dors,

comme un animal,

digne et vaniteux,

comme un oriental,

qui ne croit pas au progrès,

qui prétend avoir une âme



Tu souris comme une statue,

des feuilles collées sur l’épaule,

une épine de pin,

sur la joue



Ta main a mal,

qui cherche à écraser

ce qu’on écrase avec les pieds



et tu te repasses le film :

la fin

le coup de fil

la fille



*



D’un coup





il pleut partout

en Russie

à Marseille

d’un coup

je me réveille



*



Ni général, ni président,

à l’heure du bilan

tu plantes quelques graines



La fin des amitiés ?

Un phénomène naturel,

plus personne pour te dire :

Irina Volynskaya
Je te connais!”



*



Tomsk 2



Des étudiantes interminables

qui parlent aux étrangers



Des choses cardinales :

la maison du Paon, du Dragon

(le dancing de l’étang

deux vieilles et un serpent)



les allemands de Katherine

le fleuve sous l'usine



Je trouve une piscine froide

où l'on examine les peaux

des femmes m'enveloppent

me mettent des lunettes

un chapeau



***



Твои подвиги воспевает хор,

холодильник гудит на ухо,

но уже далеко не утро

и ни братьев тебе, ни сестёр.

avec Alexey Nikonov


Так и хочется в зуб ногою,

но не хватит замаха.

Что ты думал ?!

« Не Рим и не Троя !»

а провинция,

мама, папа



*



Смертельный танец

на куxне

Сливочное масло

исчезло

Вращайтесь, галактики

и планеты,

а лист уцепился за ветку

Xоть небо и голубое,

мир весь серый

Маргарин

и энтропия



*



Враг



Ты не сможешь более держать авторучку!

Почерк исчез -

Это как в фильме с твоим двойником:

Паутина,

Артист в этой роли,

avec Egor Enotov
Ветер…



Вот уже месяц, что ты спишь,

Как животное,

Как тщеславный,

Достойный

Обитатель Востока,

Который не верит в прогресс

И заявляет – «Моя душа!».



Ты, как статуя улыбаешься,

Лист, что приклеился к плечу,

Хвоя на щеке,



Болит рука,

Оттого, что топтала

Всё что давят ногами.



Ты снова пересмотришь фильм:

Конец,

Звонок

И хэппи-энд.



*



Вдруг

Везде дождь

В России

В Марселе

Вдруг

Я просыпаюсь



*



Не генерал, не президент

сажаю семена,

а впору урожай снимать.



Не за одно друзья

естественная штука.

И не слыхать над ухом:

«Нам по пути, земляк!»



*

2017-18





Томск 2



Вся бесконечно стройная

студентка дымит с иностранцем.

Примечательны:

дом с жар-птицей

и дом с драконом

(у озера парк и танцы,

пара старух и питон).



Немцы тут – с Катерины Второй.

Над рекой комбинат.



Есть бассейн, но без подогреба : 

Женщины обступили

и, рассмотрев моё тело,

подают мне очки

и венчают резиновой шапочкой.



2014

©vincentdeyveaux,2019             


 photos: Orlov, Afanassiev



18.3.19

Hymne au tabac

         


FUMEURS DE CLOPES
(Vers traduits par TM)
         Mélancoliques rues
         Glace et neige amoncelée
         Les gamins désespérés
         Avec leurs mégot tordus.
         Errants des rues crasseuses,
         S’amusent d’une partie vicieuse,
         Tous sont Pickpockets,
         Joyeux voleurs en fête.
         La place de ceux-ci —Nikitskaïa,
         Celle de ceux-là — Tverskaïa.
         Debout avec un sifflement cafardeux
         Ils sont là toute la sainte journée.
         De tous les repaires ils font la tournée
         Et, pour un loisir plus heureux,
         Lisent Pinkerton sans faute
         Devant des bières à voix haute.
         Même si la bière les rend amers,
         Sans bière ils roulent par terre.
         Dans New-York tous ils traînent,
         Par San Francisco tous attirés.
         Après, à nouveau attristés
         Ils sortent dans un froid de géhenne
         Des gamins désespérés, la cohue
         Avec leurs mégots tordus.

         Serguei Essenine, 1923.

Папиросники

Улицы печальные, 
Сугробы да мороз. 
Сорванцы отчаянные 
С лотками папирос. 
Грязных улиц странники 
В забаве злой игры, 
Все они — карманники, 
Веселые воры. 
Тех площадь — на Никитской, 
А этих — на Тверской. 
Стоят с тоскливым свистом 
Они там день-деньской. 
Снуют по всем притонам 
И, улучив досуг, 
Читают Пинкертона 
За кружкой пива вслух. 
Пускай от пива горько, 
Они без пива — вдрызг. 
Все бредят Нью-Йорком, 
Всех тянет в Сан-Франциск. 
Потом опять печально 
Выходят на мороз 
Сорванцы отчаянные 
С лотками папирос. 

1923 Сергей Есенин

6.3.19

Nikolaï, le Bolchevik amoureux, de Gérard Guégan

En librairie le 7 mars
         LES IRONIES DE L’HISTOIRE SELON GÉRARD GUÉGAN

         Ça commence à se savoir, je ne chronique que les livres de mes amis, à l’exception notable d’Annie Le Brun que je ne connais pas, mais dont j’ai la faiblesse d’aimer le style éblouissant, la poésie percutante, l’antiféminisme féminin — quelles que soient mes divergences avec certains morceaux de bravoure post-surréalistes et diverses postures ultragauches surannées.
         C’est déjà assez difficile comme ça !… Mes copains écrivent régulièrement et ça tombe toujours au mauvais moment. Oui, parce que nous, les brasseurs d’abstractions, on ne roule pas sur l’or. William Burroughs disait : Dans ce métier, ce qui manque, c’est le pognon. Et vous croyez que je m’en mets plein les fouilles avec mes critiques de bouquins ?…
         Bref, les devoirs de l’amitié passent au-dessus de cette inavouable cupidité.
         Du reste, en ce qui concerne Nikolaï, le bolchevik amoureux, de Gérard Guégan, ce fut loin d’être une corvée. Je passai une après-midi splendide à lire la prose du vieux forban — si aérien le style de ce conte historique, un domaine dans lequel Guégan est passé maître avec Fontenoy, Tout a une fin Drieu, et Hemingway, Hammett, dernièrej’ai déjà parlé des deux derniers dans ces pages. L’enchanteur est de retour. Qui d’autre, de nos jours marqués en littérature d’un nombrilisme sordide, pour nous raconter une histoire pareille ?… Boukharine, favori de Lénine et déjà en disgrâce auprès du régime totalitaire, promis au peloton d’exécution à plus ou moins long terme, est envoyé à Paris au début 1936, fait du prince, pour racheter les manuscrits de Marx aux Mencheviks en exil, qui les tiennent des sociaux-démocrates allemands les ayant sauvé des autodafés nazis. Dans cette Ville-Lumière chausse-trappe et nid d’espions, Boukharine marche sur des œufs : les Mencheviks sont les ennemis du régime, or il doit traiter avec eux. L’Oncle Joe l’a-t-il envoyé pour le compromettre plus avant ?…
Est-le titre d'un seul livre, ou le titre d'une œuvre ?…

         Un Bolchevik de cette stature attire les personnages phares de l’époque, Malraux, parfaitement décrit avec sa concision qui tourne à l’obscur — écrivait notre cher DrieuNizan, Jean Renoir et autres, dont le passage rapide dans cette fresque d’un Paris disparu enlumine les pages d’un épisode historique peu connu, mais ô combien révélateur jusqu’à aujourd’hui, où une Union Européenne d’essence soviétique nous apprend que les techniques de pouvoir ne meurent jamais, elles se contentent de muer. Elles subsistent dans l’ADN de la technobureaucratie parasitaire. Elles passent de façon subliminale dans les formes suivantes de la domination. La politcorrectitude ambiante n’étant que la suite du Plan Quinquennal. Celui du capitalisme de l’information, avec ses fatwas, ses purges et ses invasions justifiées à grand renfort d’idéologie post-industrielle — concoction de mièvrerie victimaire et d’absolutisme mercantile.
         Sur un plan plus intime, et comme il l’a entrepris dans ses fables historiques depuis Fontenoy, Guégan nous décrit en détail la faiblesse d’un personnage historique. C’est un trait de caractère auquel il s’attache avec opiniâtreté depuis quelques livres, peut-être pour sa productivité littéraire. Notre Bolchevik, non des moindres puisqu’il fut un proche de Lénine, outre qu’il souffre d’une certaine pusillanimité, a un talon d’Achille. Bien que vieillissant, ce Casanova impénitent s’est amouraché d’une jeunesse, restée en Russie et enceinte de lui. Dans la sarabande des hyènes autour des manuscrits de Marx, suscitant nombre de convoitises internationales, dans sa panique face aux staliniens acharnés à sa perte, Boukharine doit aussi compter avec ses récentes amours aux conséquences imprévisibles — le contexte incertain de la broyeuse soviétique en pleine bourre, fusillant à tire-larigot.
         Il s’agit avec Nikolaï… d’un effarant poker menteur sur un enjeu symbolique, raconté de main de maître — dans la beauté enfuie d’un Paris à présent dégradé sans retour par les chacals de l’urbanisme, les charognards de l’immobilier, les politiciens vautours de la ville à vendre.
         Thierry Marignac 2019.
         Nikolaï, le Bolchevik amoureux

         Éditions Vagabonde.