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28.7.21

Terminal-Croisière de Thierry Marignac 3

 

Margarita Sosnitzkaïa, le Rosaire de la Fortune

    L'affaire était d'une gravité internationale ! Margarita Sosnistzkaïa m'écrivait de Sotchi où des pluies diluviennes avaient provoqué de graves inondations, pour me prouver que "roussalka" n'était pas la bonne traduction de "sirènes" après avoir lu la version russe de mon essai sur la poésie : "Des Chansons pour les sirènes". Sosnitzkaïa ne plaisante pas avec ce genre de truc. Elle a déjà essayé de me démontrer que "les spectres du caveau", traduction russe de la dédicace de mon roman "Morphine Monojet" étaient des cadavres dans le placard. Mais sur ce point-là, j'avais eu gain de cause, elle faisait fausse route! 

    En l'occurrence, avec les sirènes, il semblait qu'elle avait au contraire raison, il s'agissait d'une autre sorte de succubes aquatiques dont je ne réussis pas à trouver l'équivalent en français, l'anglais proposant "mermaid" . Je battis prudemment en retraite, elle était véhémente!




    Margarita Sosnistzkaïa est une romancière (un mot que je n'emploie jamais à la légère) dont j'avais déjà pu juger le travail en tant que membre du jury de la "Saison Intellectuelle" de Saki, au bord de la Mer Noire. Elle donnait une mesure de l'étendue de son talent notamment par la variété des registres d'expression. Si elle m'avait estomaqué l'année dernière avec un conte tragique, d'une brutalité rare, narrant l'errance amoureuse d'un semi-clochard émigré russe en Italie, elle m'avait épaté cette année, avec "Le Rêve de la belle endormie" dont elle m'invita à commenter la publication dans la Péninsule ( Chez Apollo Edizioni, traduit en italien par Valentina Rovida): "…Margarita compose d'un phrasé aérien une fantaisie musicale à l'italienne dont les notes cristallines s'égrènent aux oreilles du lecteur — malgré lui (…) Sa maîtrise de romancière, pour qui les gammes littéraires n'ont pas de secrets, éclate dans ce conte délicieux et léger…".


    La tension était à son comble, les observateurs tenaient des propos alarmistes, lorsqu'elle me transmit ses félicitations pour la publication de "Terminal-Croisière".


    Qu'elle eut l'élégance d'accompagner du poème ci-dessous — pas tout à fait sans rapport avec l'égarement décrit dans mon petit roman à commander au lien suivant:

23.7.21

MÉTROPOLITAIN TOTALITAIRE

 

    …Il y a quelque temps un ami me parlait de l’insulte et de la haine du pouvoir comme amour inversé, intériorisation de la domination. Je lui répondais que quand on a assisté dans la rue à la chiennerie et la lâcheté de celui-ci, ce n’est pas toujours vrai — rejet épidermique. 
     Quoiqu’il en soit, face au despotisme et à l’asservissement, il n’est pas mauvais de s’éloigner de l’anecdote ponctuelle et d’observer le paysage dans sa profondeur objective, l’ampleur du désastre. Heureusement, pour cela on peut parfois faire confiance aux véritables artistes. 
    En cette veillée d’armes d’un nouveau genre, Lotta Antonsson, photographe et graphiste de Berlin nous fait la grâce d’une riposte d’un laconisme superbe. Et le poète Sémione Piégov nous donne la mesure de la fatalité en marche. 

© Lotta Antonsson, collage avec des coquillages, 2020: Sous le masque, un visage…


(Traduit du russe par Thierry Marignac)

 Si, au sens global, nous sommes tous atteints de cécité, 
Sans aucune allusion biblique en tête alentour 
Si quelqu’un aperçoit au ciel des molosses démesurés 
Il ne s’agit pas de nous, ni de l’amour 
La balle est idiote, la patrie est mère, aveugle est le destin 
N’avons-nous pas toujours tourné sur cet axe sans fin 
C’est parce qu’il est aveugle que le destin est le destin 
C’est ainsi que l’essentiel c'est: N'aie pas les miquettes 
À quatre pattes le rampant la route va surmonter 
Comme nous avait prédit le prophète 
Parce que le destin est aveugle, parce qu’il est la fatalité 
Bien qu’invisible, chaque jour il va gronder 
 © Sémione Piégov. 

*** если в глобальном смысле мы все слепцы 
без всяких аллюзий и по-библейски в лоб 
если кто-то видит на небе большие псы 
это всё не про нас это не про любовь 
пуля-дура родина-мать а судьба-слепа 
разве мы не на этой вращались всегда оси 
потому что судьба потому слепа что она судьба
 и поэтому главное здесь - не ссы 
дорогу осилит ползущий на четверень- 
ках как нам завещал пророк 
потому что судьба слепа потому-то судьба есть рок 
рокочущий но невидимый каждый день 
© Семен Пегов

12.7.21

Terminal-Croisière de Thierry Marignac 2

 


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    Les lecteurs de nos pages connaissent Sémione Piégov, correspondant de guerre (Ukraine, Syrie, récemment le Haut-Karabakh) et… poète !… C’est avec feu notre ami Édouard Limonov qu’il débarqua à Paris pour défiler avec les Gilets Jaunes en mai 2019, pour compléter une des dernières séquences du documentaire qu’il tournait sur le grand écrivain russe, le tournage l’ayant déjà mené si loin, du Donbass à l’Arménie. Mais Sémione n’est pas du genre frileux. LBD et gaz le laissaient de marbre. Les balles avaient déjà sifflé à ses oreilles à Donetsk et dans les banlieues de Palmyre. Jusqu’aujourd’hui, la coïncidence d’une telle bravoure et de la sophistication de ses vers nous stupéfie. Mais, disait Peter O’ Toole à Omar Sharif moulinant son yatagan au-dessus de sa tête dans Lawrence d’Arabie : « Ma peur ne regarde que moi. ». Nous sommes fiers, qu’en dernier présent d’une longue liste, Édouard nous ait présenté un tel ami. Sur une figure historique russe : Yaropolk, Grand-Duc de la Russie Kiévienne, avant l'An 1000 et la conversion au christianisme, au fil de la Dvina fleuve qui traverse Russie, Biélorussie, Lettonie…Voici son Terminal-Croisière:



(Vers traduits du russe par Thierry Marignac ©) 
 
Il redresse ses moustaches, monte sur le drakkar, 
Le vent du Nord, dans sa natte tressé, 
Quelque chose de ce genre, il a, semble-t-il, annoncé — 
Et la malédiction l’endort, hagard. 
 
Tout le détachement est à bord. Il commande sans aboyer. 
Yaropolk n’a pas l’habitude de partager ses somnolences avec les gens, 
Il traverse vers la poupe, sous le goudron se cacher, 
 Ses paumes puent la poix de la coque âcrement. 


 
Pourquoi remâcher ses tourments ? La Dvina occidentale
 Se chargera de tout, indiquera le cours fidèlement. 
Dans cette eau grise le fil des Dieux est visible, transcendantal, 
De même l’éternité, épicée comme une morsure, vivement, 
 
Yaropolk s’endort. Les forêts sont à portée, 
 Des adverbes confus dans sa gorge vont tournoyer, 
Des moustiques de conifères au-dessus de lui danser, 
Des nuages épars de lui vont se soucier. 
 
Il a été toujours de ceux qui se battent jusqu’au bout, 
Mais lorsque leur drakkar sera englouti par une lame sombre, 
Du visage de son père, se souviendra avant qu’il ne sombre, 
Et du cafard à son sujet, qu’il emporte avec lui, avec tout. 
Semione Piégov. 

Le meurtre de Yaropolk



Он поправляет усы, поднимается на дракар, 
Северный ветер, вплетённый в его косу, 
Нечто подобное, кажется, предрекал - 
И проклятие это клонит его ко сну. 

Весь отряд на борту. Командует - не борзеть. 
Не привык Ярополк дрёму делить с людьми, 
Он проходит к корме, забивается под брезент, 
Терпко пахнет смолою корпус его ладьи. 

Что смаковать кручину? Западная Двина - 
Сделает всё сама, верный укажет курс. 
В этой седой воде пряжа богов видна, 
Вечность сама видна, пряная как укус. 
 
Ярополк засыпает. В поймах встают леса - 
Путанные наречья снова во рту вертеть, 
Хвойные комары будут над ним плясать, 
Редкие облака будут о нём радеть. 

Он всегда был из тех, кто борется до конца, 
Но когда их дракар проглотит угрюмый плёс, 
Прежде чем утонуть, вспомнит лицо Отца 
И тоску по Нему, что с собой унёс. 
Семен Пегов.

4.7.21

Terminal-Croisière, de Thierry Marignac


    « Mais vois-tu, Conseiller, la mince note singulière d’un homme, d’une femme, se métamorphose au fil du temps en chambre d’échos cacophonique, peuplée des voix des morts. Heureusement, de nouveaux amis apparaissent pour couvrir ce boucan d’une parole vivante. » 

     L’Icône, TM, Equinox’, Les Arènes, 2019 

     Les villes, aussi, celles qu’on a tant aimées, ont une manière de résonner dans la conscience, d’imprimer leur tonalité dans une cire molle quelque part au fond des circuits nerveux et il suffit d’une note singulière à un carrefour, un accident d’architecture au coin d’une rue, parfois une odeur ou un éclairage à la tombée de la nuit, pour qu’à des milliers de kilomètres et des années de distance, le maudit orchestre entonne le grand air de la nostalgie. Je veux la 179e Rue Ouest, à Manhattan extrême-Nord, le magasin russe au faîte de cette rue en pente, le bar irlandais peuplé d’épaves, des maquereaux dominicains aux ménagères blanches alcooliques, qui fait le coin tout en bas avec Broadway. Je veux passer le pont sur la Moskova, qui mène à Park Koultoury et ses vieilles attractions soviétiques rouillées, en descendant du club de strip-tease Raspoutine, qui abrita un temps la rédaction du magazine eXile au deuxième étage. Je veux le marché de Sébastopol, à quelques encablures de la flotte russe, où d’accortes marchandes me criaient à l’envi : « Lapereau !… Tu es trop maigre !… Mets un peu de viande sur tes os !… Viens goûter mon fromage, mon jambon !… ». Je veux cette rue patibulaire qui serpentait à Tulse Hill, près de Brockwell Park, derrière Brixton, qu’on descendait aux aguets, passant en revue les bandes de dealers jamaïcains sans jamais croiser leurs regards de fauves, où la cocaïne crachait des étincelles. 
    Il me semble que Jérôme Leroy avait écrit des choses semblables sur ses mythes à lui : Lisbonne, Athènes, Kiel en mer Baltique. Mais nos villes disparaissent, submergées par un raz-de-marée de rentabilité. Et nous sommes veufs, continuant à errer parmi les fantômes dans d’autres coins perdus, cherchant l’assonance d’un paysage l’autre, qui, réveillant la douleur du manque, réveillera le plaisir. 
     Ce dimanche matin, sous un ciel blafard d’orage, j’étais en mission, localiser une institution où je dois me rendre prochainement, située aux confins prolétaires de la ville présente, au bout de la sinueuse avenue du Diamant. Le vent et une pluie fine, le gros temps menaçant, le repos dominical, rendaient déserte cette avenue d’errance, sinon quelques épaves près de rares épiceries. L’architecture bourgeoise des maisons de notables — parfois décrépites — le cédait petit à petit aux immeubles collectifs de l’après-guerre, déjà sérieusement endommagés. Au fur et à mesure que Londres côté Knightsbridge faisait place à Tcheliabinsk côté rue Gorki, outre la gamme des émotions — mortes amours urbaines — se faisait jour une vague sensation de danger tandis que le peuple apparaissait. Cette sensation m’a toujours grisé, mais, bien entendu, la gueule de bois dominicale pesant sur le voisinage en soulignait l’absurdité. En revanche, la nuit, par là…

 
     Soudain, aux limites, un périphérique, voie au trafic et aux allures d’autoroute. Au-delà, bien au-delà, les prémices de banlieues désolées. Juste en face, les blocs de béton et de verre, firmes et administrations de la marchandise. La mélodie sentimentale s’achevait sur l’éternel bémol. Après avoir repéré l’objet de mes recherches, je suis revenu sur mes pas. Le microsillon a repris sa mélopée envoûtante. Demain paraît mon dernier et bref roman, écrit pendant le premier confinement. Bien qu’il se déroule en grande partie sur et à la sortie d’un vaisseau de croisière, son sujet sont les miasmes et les charmes singuliers d’une ville qui m’est devenue chère : Bruxelles. Pour le présenter, mieux que de chanter ma propre gloriole « littéraire », la parole vivante d’un nouvel ami : Benjamin de Surmont, du blog Dada-Spontex.
    Thierry Marignac, juillet 2021

© Placid

    La croisière, cette forme de voyage inscrite dans l'imaginaire moderne, revêt souvent la forme d'un répit du monde. Loisirs, rêveries, relations aimables avec des gens d'esprit. Mais dans le dernier roman de Thierry Marignac, Terminal-Croisière, se substitue à cette image traditionnelle de plaisir et d'insouciance, celle du danger et de l'infortune. On le dit parrain de l’antipolar. Il semblerait que, depuis le début, il contrôlait également le territoire de la littérature d’ « anti-voyage ». Quand les écrivains voyageurs ne gardent de l'exotisme que l'esthétique publicitaire et les décors de carte postale, Thierry Marignac choisit, en multipliant les stratégies obliques, d'en conserver l'esprit : surprise, impact inattendu, inquiétante étrangeté.     Terminal-Croisière n’est donc pas, tout comme Cargo sobre en son temps, un roman sur les gréements et les bastingages ! Invité à participer à un symposium de « poésie juridique » sur une de ces croisières savantes accueillant également des séminaires de prospective et autres team building, Thomas Dessaignes, traducteur-juré dont les aventures transatlantiques sont bien connues, va se retrouver pris dans l'engrenage du manège que jouent entre eux journalistes, financiers et technocrates européens. À ses côtés, Bruxelles, Rotterdam, Anvers et la croisière deviennent des lieux d’exil déplaisants remplis d’hommes d’affaires dont le manque d’âme le laisse songeur. Mais au milieu des intrigues et de la gloutonnerie de la bureaucratie mondialisée, entre deux traductions de poésie russe, son « violon d'Ingres », surgit la beauté. Une créature brune aux yeux gris, le corps princier. Une femme, belle mais indifférente, dominant ses sentiments, prête à se dédier corps et âme au combat idéologique qu’elle mène quitte à disparaitre dans les brumes et les jeux de miroirs du business. Une de ces rencontres qui voit se cristalliser en elle tous les paradoxes des hommes comme d’une époque avant d'exploser, ne laissant derrière elle qu’une terre désolée de sentiments flous et de regrets. Entre la houle contenue des hanches d'une beauté slave et les dangereux remous d'un scandale politico-financier, il sera donc difficile pour Dessaignes - dans cet afflux de métaphores maritimes - de garder le cap. 



    Suite logique de L'Icône - narration alternée, histoire d'amour tragique, poésie sensible et visuelle -, Terminal-Croisière mêle tous les thèmes et les obsessions chers à l’auteur avec une habileté et un charme fou. En faisant ainsi naviguer son personnage à travers « les eaux glacées du calcul égoïste », Thierry Marignac, toujours précis et juste, nous apporte le secret d'une chose merveilleuse, l'émotion brute, « brûlure que cent mille verres d'alcool pur ne sauraient égaler ». Santé ! 


    Benjamin de Surmont, juillet 2021.


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