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4.7.21

Terminal-Croisière, de Thierry Marignac


    « Mais vois-tu, Conseiller, la mince note singulière d’un homme, d’une femme, se métamorphose au fil du temps en chambre d’échos cacophonique, peuplée des voix des morts. Heureusement, de nouveaux amis apparaissent pour couvrir ce boucan d’une parole vivante. » 

     L’Icône, TM, Equinox’, Les Arènes, 2019 

     Les villes, aussi, celles qu’on a tant aimées, ont une manière de résonner dans la conscience, d’imprimer leur tonalité dans une cire molle quelque part au fond des circuits nerveux et il suffit d’une note singulière à un carrefour, un accident d’architecture au coin d’une rue, parfois une odeur ou un éclairage à la tombée de la nuit, pour qu’à des milliers de kilomètres et des années de distance, le maudit orchestre entonne le grand air de la nostalgie. Je veux la 179e Rue Ouest, à Manhattan extrême-Nord, le magasin russe au faîte de cette rue en pente, le bar irlandais peuplé d’épaves, des maquereaux dominicains aux ménagères blanches alcooliques, qui fait le coin tout en bas avec Broadway. Je veux passer le pont sur la Moskova, qui mène à Park Koultoury et ses vieilles attractions soviétiques rouillées, en descendant du club de strip-tease Raspoutine, qui abrita un temps la rédaction du magazine eXile au deuxième étage. Je veux le marché de Sébastopol, à quelques encablures de la flotte russe, où d’accortes marchandes me criaient à l’envi : « Lapereau !… Tu es trop maigre !… Mets un peu de viande sur tes os !… Viens goûter mon fromage, mon jambon !… ». Je veux cette rue patibulaire qui serpentait à Tulse Hill, près de Brockwell Park, derrière Brixton, qu’on descendait aux aguets, passant en revue les bandes de dealers jamaïcains sans jamais croiser leurs regards de fauves, où la cocaïne crachait des étincelles. 
    Il me semble que Jérôme Leroy avait écrit des choses semblables sur ses mythes à lui : Lisbonne, Athènes, Kiel en mer Baltique. Mais nos villes disparaissent, submergées par un raz-de-marée de rentabilité. Et nous sommes veufs, continuant à errer parmi les fantômes dans d’autres coins perdus, cherchant l’assonance d’un paysage l’autre, qui, réveillant la douleur du manque, réveillera le plaisir. 
     Ce dimanche matin, sous un ciel blafard d’orage, j’étais en mission, localiser une institution où je dois me rendre prochainement, située aux confins prolétaires de la ville présente, au bout de la sinueuse avenue du Diamant. Le vent et une pluie fine, le gros temps menaçant, le repos dominical, rendaient déserte cette avenue d’errance, sinon quelques épaves près de rares épiceries. L’architecture bourgeoise des maisons de notables — parfois décrépites — le cédait petit à petit aux immeubles collectifs de l’après-guerre, déjà sérieusement endommagés. Au fur et à mesure que Londres côté Knightsbridge faisait place à Tcheliabinsk côté rue Gorki, outre la gamme des émotions — mortes amours urbaines — se faisait jour une vague sensation de danger tandis que le peuple apparaissait. Cette sensation m’a toujours grisé, mais, bien entendu, la gueule de bois dominicale pesant sur le voisinage en soulignait l’absurdité. En revanche, la nuit, par là…

 
     Soudain, aux limites, un périphérique, voie au trafic et aux allures d’autoroute. Au-delà, bien au-delà, les prémices de banlieues désolées. Juste en face, les blocs de béton et de verre, firmes et administrations de la marchandise. La mélodie sentimentale s’achevait sur l’éternel bémol. Après avoir repéré l’objet de mes recherches, je suis revenu sur mes pas. Le microsillon a repris sa mélopée envoûtante. Demain paraît mon dernier et bref roman, écrit pendant le premier confinement. Bien qu’il se déroule en grande partie sur et à la sortie d’un vaisseau de croisière, son sujet sont les miasmes et les charmes singuliers d’une ville qui m’est devenue chère : Bruxelles. Pour le présenter, mieux que de chanter ma propre gloriole « littéraire », la parole vivante d’un nouvel ami : Benjamin de Surmont, du blog Dada-Spontex.
    Thierry Marignac, juillet 2021

© Placid

    La croisière, cette forme de voyage inscrite dans l'imaginaire moderne, revêt souvent la forme d'un répit du monde. Loisirs, rêveries, relations aimables avec des gens d'esprit. Mais dans le dernier roman de Thierry Marignac, Terminal-Croisière, se substitue à cette image traditionnelle de plaisir et d'insouciance, celle du danger et de l'infortune. On le dit parrain de l’antipolar. Il semblerait que, depuis le début, il contrôlait également le territoire de la littérature d’ « anti-voyage ». Quand les écrivains voyageurs ne gardent de l'exotisme que l'esthétique publicitaire et les décors de carte postale, Thierry Marignac choisit, en multipliant les stratégies obliques, d'en conserver l'esprit : surprise, impact inattendu, inquiétante étrangeté.     Terminal-Croisière n’est donc pas, tout comme Cargo sobre en son temps, un roman sur les gréements et les bastingages ! Invité à participer à un symposium de « poésie juridique » sur une de ces croisières savantes accueillant également des séminaires de prospective et autres team building, Thomas Dessaignes, traducteur-juré dont les aventures transatlantiques sont bien connues, va se retrouver pris dans l'engrenage du manège que jouent entre eux journalistes, financiers et technocrates européens. À ses côtés, Bruxelles, Rotterdam, Anvers et la croisière deviennent des lieux d’exil déplaisants remplis d’hommes d’affaires dont le manque d’âme le laisse songeur. Mais au milieu des intrigues et de la gloutonnerie de la bureaucratie mondialisée, entre deux traductions de poésie russe, son « violon d'Ingres », surgit la beauté. Une créature brune aux yeux gris, le corps princier. Une femme, belle mais indifférente, dominant ses sentiments, prête à se dédier corps et âme au combat idéologique qu’elle mène quitte à disparaitre dans les brumes et les jeux de miroirs du business. Une de ces rencontres qui voit se cristalliser en elle tous les paradoxes des hommes comme d’une époque avant d'exploser, ne laissant derrière elle qu’une terre désolée de sentiments flous et de regrets. Entre la houle contenue des hanches d'une beauté slave et les dangereux remous d'un scandale politico-financier, il sera donc difficile pour Dessaignes - dans cet afflux de métaphores maritimes - de garder le cap. 



    Suite logique de L'Icône - narration alternée, histoire d'amour tragique, poésie sensible et visuelle -, Terminal-Croisière mêle tous les thèmes et les obsessions chers à l’auteur avec une habileté et un charme fou. En faisant ainsi naviguer son personnage à travers « les eaux glacées du calcul égoïste », Thierry Marignac, toujours précis et juste, nous apporte le secret d'une chose merveilleuse, l'émotion brute, « brûlure que cent mille verres d'alcool pur ne sauraient égaler ». Santé ! 


    Benjamin de Surmont, juillet 2021.


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