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16.5.16

Richard Stratton et la "Hippie Mafia", vieux amis hors-la-loi, Brotherhood of Brotherly Love

         
Carte de taulard de Richard Stratton
LES TOURS ET LES DÉTOURS D'UNE VIE DE BÂTON DE CHAISE:
    Dans cette vie étrange, d’un château l’autre, j’ai croisé un certain nombre de drôles de citoyens. L’un des plus marquants fut Richard Stratton, cow-boy de légende, journaliste à Rolling Stone, candidat malheureux à l’équipe de lutte libre des JO de Mexico, puis trafiquant de marijuana à la tonne, parrain de la Hippie Mafia, dont les fournisseurs se trouvaient aussi bien au Mexique, en Colombie, qu’au Liban. Il était également proche de Norman Mailer et de Hunter Thompson. Il me raconta comment, à Beyrouth, en pleine guerre civile, trafiquant américain, on lui avait refilé une boule de libanais rouge, pour goûter. Comment ensuite, au cours de la nuit, tandis que les obus de mortier tombaient autour de l’hôtel, une escouade de la police libanaise avait débarqué dans sa piaule pour l’emmener direct vers le patron des douanes nationales, qui voulait traiter avec l'Américain, et lui dit aussitôt que le hasch qu’on lui avait refilé, c’était de la daube. Lui, patron de la douane, il avait bien mieux à offrir, direct de la plaine de la Bekaa, sous contrôle syrien.
Richard Stratton, aujourd'hui

         Ensuite, un caïd mafieux de Boston le menaça de mort, s’il ne payait pas tribut. Richard, qui avait d’autres relations dans les Familles, ne se laissa pas impressionner. Il les payait déjà, pour importer ses cargaisons. Et s’en sortit sans dommages.
         En 1982, Richard fut arrêté par la DEA, balancé par un contact cocaïnomane. Lors de son procès, les fédéraux, désireux d’une affaire retentissante, lui promirent une réduction de peine, s’il acceptait de mouiller Thompson et Mailer. Jusqu’au jour d’aujourd’hui dit-il, s’il peut se faire face dans le miroir au moment de se raser, c’est parce qu’il a refusé  le marché.
         Richard n’a pas que des motifs de satisfaction. Tant de ses proches sont morts ou en taule, ou ce sont devenus des épaves, sans compter les victimes innocentes, parfois abattues par tel ou tel truand pour telle ou telle raison collatérale, qu’il lui a fallu repenser à tout ça, et que son rôle de Robin des Bois de l’herbe, est loin de lui sembler sans tache.

         En prison, Richard a écrit un beau polar sur le trafic (préfacé par Norman Mailer) : L’Idole des camés (Rivages/Noir), traduit par l’auteur de ces lignes, et il a percuté qu’on ne pouvait se défendre contre l’arbitraire juridique, qu’en ayant une bonne compréhension du langage dans lequel s’exprime la Justice. Sa peine avait été portée à 25 ans, pour son refus de collaborer. Il découvrit, en étudiant les textes de loi, que si l’on peut réduire la peine d’un suspect coopératif, on ne peut l’aggraver si celui-ci refuse de collaborer avec la Justice. Ce serait de la coercition, et c’est antidémocratique !… Richard sortit donc au bout de 8 ans, en 1990, et lorsque je fis sa connaissance, deux ans plus tard, il était marié avec Kim Wozencraft, ex-flic des stups devenue toxico et envoyée en taule par le FBI, auteur de Rush, où elle racontait tout ça, porté au cinéma, dans un film avec Janet Jennifer Leigh, et Jason Peric.
         J’ai parlé et de l’un et de l’autre (depuis séparés) dans Cargo sobre. J’ai commis, au sujet de Richard Stratton, une petite erreur par omission, dans ce livre, mémoire fautive. J’ai incomplètement cité son Haïku de prisonnier des pénitenciers fédéraux, oubliant les deux premières lignes, réparons cet oubli :
         Au bout des rouleaux de barbelé,
         Brille un ciel bleu empalé,
         Les miradors, comme des phares octogonaux,
         Signalent le naufrage, des vies échouées ici.
Norman Mailer et Richard Stratton au cours d'une party mémorable, où j'étais arrivé en retard!…

         Grâce à Richard, j’ai rencontré Norman Mailer et grâce à lui encore, tourné le documentaire sur cet auteur majeur au XXe siècle, pour Un Siècle d’écrivains, l’émission de Bernard Rapp, diffusé le 20 janvier 1999, et certainement vendu depuis en DVD sans que j’ai jamais touché une thune. Quand on commence dans la débine, on se fait enfler ad vitam æternam, à moins d’être un requin, mais j’ai beau m’y efforcer, l’entraînement me fait défaut. Jours effrénés à Brooklyn Heights, à Manhattan, à enchaîner interviews sur interviews, le pulitzer George Plimpton, le champion du monde mi-lourds José Torrès, le poète beat Allen Ginsberg, l'égérie féministe Kate Millett, Mailer lui-même, transbahutés dans le 4x4 de Stratton, vodka citron vert en fin de journée.
La dernière fois que j’ai vu Stratton, en 2010, près de Battery Park, Manhattan, le long de l’Hudson, sur le chemin piéton que je remontais lentement par un dimanche à la chaleur écrasante, c’est lui qui m’a appelé, What are you doing here, it’s not Paris, it’s New York !…. Il avait l’air en forme. Un enfant de sept ou huit ans courait à ses côtés, qu’il me présenta comme son dernier fils, d’une actrice sud-américaine, je crois. Il vient de publier ses mémoires (Smuggler’s Blues), assorties d’un documentaire, où le vieux bandit crache tout :
Je ne savais pas tout ça (une bonne partie tout de même, on avait passé pas mal de temps en bagnole, à discuter le bout de gras). Il va falloir que je lui passe un coup de Skype…
TM, mai 2016.