Guest stars

22.5.16

Une humanité complètement séparée de l'éternité

Pour un romancier, la correspondance n'est pas une mince affaire. Si on était payé pour ce temps perdu, mais ô combien nécessaire, on roulerait sur l'or, chez Maxim's tous les soirs !… Récemment, il fallait répondre au sujet du "Festin nu" de Burroughs, filmé par Cronenberg, hélas!… On m'en priait instamment… Mes études maileriennes me revinrent en mémoire… Ma mémoire d'ancien camé entra en dissidence…Comme il n'est pas toujours inutile de rappeler certaines choses, bonifiées avec le temps, et comme le totalitarisme ne fait que croître et se cloner, de nos jours où la cybernétique a appris les leçons du stalinisme, son alma mater, et se lamente que l'hégémonie politcorrecte des "rebelles" de la classe dominante médiacrate et atlantiste soit remise en question (ils ne supportent pas de ne plus avoir le monopole du crachoir, si on pense autrement qu'ils ne le spécifient, on est la "bête immonde"), je publie ma réponse à un courriel qui m'a pris à rebrousse-poil.

Le film était mauvais, parce qu'on ne peut filmer une œuvre géniale comme Le Festin nu, comme on ne peut pas filmer Voyage au bout de la nuit de Céline. Cronenberg a fait de bons films, comme par exemple Crash tiré d'un roman de science fiction de Ballard, un film sur la monotonie de la perversion, ou History of Violence,il en a fait de très mauvais comme celui-là, ou celui qui se passait dans les milieux russes de Londres, lamentable.
Burroughs, vieux pédé drogué et maniaque des armes, était un génie littéraire, mais — on ne le sait pas — venu de la Science-Fiction. Mon ami Christian Vilà, lui a consacré une biographie critique intéressante dans la défunte collection "Les Infréquentables"(éditions du Rocher), où j'avais fait Mailer, intitulée Le Génie empoisonné. Christian, lui-même auteur de Science-Fiction, soulignait d'où venait l'originalité de Burroughs.
Burroughs a été défendu par Mailer au proçès pour obscénité du Festin nu à Boston en 1966, NM disait: 
"En tant qu'écrivain professionnel, je n'aime pas dire du bien d'un autre écrivain(…). 
Il y a dans Naked Lunch un sens de la destruction de l'âme que je n'ai rencontré dans aucun autre roman moderne.La vision d'une humanité complètement séparée de l'éternité. Ce qui donne à cette vision sa précision — comme le point de mire d'une mitrailleuse — C'est une absence complète de sentimentalité. Burroughs évite la sentimentalité — qui annulerait son travail — en se servant d'un vocabulaire mordant et acide pour décrire une série d'évènements précis et horribles, une sorte d'humour du condamné qui est l'ultime fierté d'un homme vaincu, la fierté de ne pas avoir perdu son amertume. Un humour ravageur et morbide, froid et inflexible comme l'impôt sur le revenu. Ce qui reste intact est sec et blanc comme un os. C'est ce mince et sec résidu qui produit la substance émotionnelle du travail de Burroughs."

J'ajouterai que parmi ces imbéciles d'Américains, Burroughs est le seul à avoir lu Céline correctement. Le seul à avoir compris et développé les leçons du vieux fou de Meudon, un des rares génies de la littérature française au XXe siècle, avec Proust et Dominique de Roux. Ce crétin de Bukowski, idole de ces crétins de Français,  n'a fait que l'imiter, Bukowski, c'est une mauvaise traduction de Céline. Burroughs, c'est un mec qui l'a compris et porté plus loin. Burroughs et Ginsberg étaient allés voir Céline, peu avant sa mort, quand ils étaient à Paris, au Beat Hotel, rue Gît-Le-Cœur, au Quartier Latin, en 1961. Ginsberg, deux mois avant qu'il ne meure lui-même, déjà très malade, me l'a personnellement raconté, quand je l'ai interviewé en 1997, pour le documentaire sur Norman Mailer pour l'émission Un Siècle d'écrivains de Bernard Rapp, diffusé le 20 janvier 1999.
La seule apparition de Burroughs au cinéma intéressante est dans Drugstore Cow-Boy, un film sur la drogue avec Matt Dillon, où il joue un personnage de drogué, appelé The Priest (Le prêtre), et il est tout bonnement extraordinaire. Il vante les mérites du Dilaudid, un opiacé synthétique comme le laudanum que prenait Thomas de Quincey à Londres au début du XIXe siècle, dont parle Baudelaire dans Les Paradis artificiels. Baudelaire fut le premier traducteur du livre de de Quincey, Les Confessions d'un mangeur d'opium.
TM, mai 2016