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20.8.20

Semione Piegov, intrépide correspondant de guerre et poète mallarméen

Semione Piegov trainé par la police de Minsk
Semione Piegov m’a appelé avant-hier midi — et j’étais bien soulagé d’entendre sa voix. La dernière fois que j’avais eu de ses nouvelles, c’était en vidéo : il était traîné inconscient sur les trottoirs de Minsk par deux policiers biélorusses. Puis il avait été détenu plusieurs jour avant d’être libéré, grâce aux pressions de l’ambassade russe ainsi que quelques autres journalistes. Correspondant de guerre au Donbass et en Syrie, il était venu avec Édouard Limonov en mai 2019, sur lequel lui et son équipe tournaient un documentaire, défiler avec les Gilets Jaunes. Avec quelques autres Parigots, nous leur avions évité alors les LBD, les coups de matraques, les gaz, les nassages, les arrestations arbitraires, les amendes et les poursuites par lesquels le pouvoir français, si « démocrate » et prompt à s’émouvoir hors des frontières, tentait d’écraser la jacquerie spontanée. Il a eu moins de chance à Minsk. Mais ce toxico de l’adrénaline avait l’air plus en forme que jamais, après son traumatisme crânien, suite à la rencontre programmée d’un bidule de pandore et de son cuir chevelu. Semione, dont le talent n’égale que le courage est un poète mallarméen, parfois énigmatique. Je vois dans les vers qui suivent une méditation organique de quelqu’un qui, dans les guerres et émeutes qu’il a couvert, a vu « les os dénudés de la vie » selon la formule de William Burroughs. Lorsque que je conseille à Semione plus de désinvolture dans ses poèmes, qui se traduit  en russe par la belle périphrase de « négligence élégante », il éclate de rire.

Images © Semione Piégov
(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)
CHRONIQUE
À l’extrémité du harpon le fer
Où somnole le squelette de la chaudière
Où le secteur des organes mammaires
A fait croître des forêts d’espèces conifères —
La ronde des danses les débris a mené
Dont le cours n’est pas reconnu en vérité.
Je les contemplais comme dans les fjords
On regarde un Hellène égaré au Grand Nord.
En eux tant de rêves se tissaient
Tant l’esprit du serpent séduisait
Que même une surface plane amasse la méchanceté
Comme pressentant l’ornement :
Sur le sol d’un motif tricoté
Des racines le matois encorbellement
Et le prince qui la discorde a semé
Repose, en silicone transformé.
Sans doute, le décorum aux regards s’offrait
(Dans l’urne à l’époque les cendres on ne déposait)
Le bûcher avec les restes sanglants,
Giordano Bruno le précurseur
Et d’autres de ses précurseurs
Que comptaient la Russie de l’Ancien Temps
Qui, au moyen du discours
De la terre bouleversèrent le cours.
Ici s’épaissit la route des guerriers divins,
Ici, il n’y que des serpents aux confins
Je contemple un cerveau sur les miens,
Bourré de visions et repentant.
Tandis que se rue l’existant
Dans les innombrables cauchemars du reptile
Mais sur le tien nous nous tairons pour l’instant,
Mon vieux Virgile…
Semione Piégov
Semione Piégov en Syrie


ЛЕТОПИСЬ
...и на окраине острога,
Где дремлет остов теплотрассы,
Где местности нагрудный орган
Зарос лесами хвойной расы -

Водили дебри хороводы,
Чей ход воистину не велен.
На них смотрел я как на фьорды
Какой-нибудь заблудший эллин.
В них столько снов переплелось,
Змеиный дух настолько манит,
Что даже плоскость копит злость,
Как бы предчувствуя орнамент:
На почве вышитый узор,
Хитросплетения корений
И князь, посеявший раздор,
Лежит преобразившись в кремний.
Должно быть, выглядели чинно
(Ведь прах тогда не клали в урну)
Костер с кровавою начинкой,
Предшественник Джордано Бруно
И прочие его предтечи
Из древнерусского числа,
Которые по средствам речи -
Вращали землю. Заросла
Сюда дорога божьих войск,
Здесь только змеи у окраин
И я на свой взираю мозг,
Разбит виденьем и раскаян.
И копошится бытиё
В бессчётном ужасе рептилий.
Но мы не будем о твоём,
Старик Вергилий...
Семен Пегов