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1.4.15

Que la vermine politique, de quelque bord qu'elle soit, morde la poussière…


Vladimir Kozlov, « comportementaliste » russe :
         Si l’on doit relever une particularité chez Vladimir Kozlov, c’est son absence complète de sentimentalité dans ses romans et nouvelles, son refus d’employer la technique littéraire (traditionnelle dans les littératures européennes) dite du « dialogue intérieur », ou de se lancer dans les envolées métaphysiques que le lecteur occidental a pris l’habitude regrettable d’identifier au label « littérature russe ». Bien que revendiquant la création in fine d’une littérature «punk autochtone», sa stratégie du choc ne repose pas sur les transgressions habituelles, mais sur l’énoncé froid des réalités soviets ou post-soviets — largement suffisant pour glacer le sang. Loin d’être simpliste, son œuvre présente au contraire une grande sophistication et un tissage complexe de style et d’intrigue. Son premier roman Racailles, était composé dans un vocabulaire volontairement restreint de quelques centaines de mots. En effet, la description, ou la chronique d’une vie d’adolescent dans la déchéance d’une cité d’urgence soviet au fond d’un bled de Biélorussie était superbement servie par ce minimalisme, dont la poésie jouait sur les variations infimes de l’argot employé. Ce qui fut souligné par Gérard Guégan et son feuilleton littéraire pour Sud-Ouest, dans une chronique très justement intitulée : « La vie à bout portant ». Interrogé par la revue littéraire de Pétersbourg Ex-Libris, Vladimir Kozlov déclara : Dans cet univers, ce qui ne peut être décrit dans ce vocabulaire de 300 mots n’existe pas. De même dans le second roman publié en France Retour à la case départ, Kozlov nous offre une rétrospective de la tragédie des années 1990, et notamment de la saisie des ressources et des biens par une pègre surarmée, en l’évoquant petit à petit, épisode après épisode revenant à la mémoire du narrateur exilé, et finissant par former un tableau complet d’une période dont l’Occident n’a qu’une notion très vague. Le roman Guerre, (n'existe qu'en russe) inspiré d’un fait divers réel, raconte la révolte armée contre l’arbitraire policier omniprésent dans une petite ville de province russe (et c’est un domaine dans lequel excelle Kozlov, la description de la province) à partir de la rencontre de personnages disparates, une étudiante fascinée par le terrorisme, un skin-head enragé par la décomposition du pays, un truand mystérieux en cavale qui, bon professionnel, permettra au projet de vengeance contre l’arbitraire de prendre corps, le dénouement est superbement ficelé, et bien des pâlichons auteurs de polar à la française pourraient envier une telle maîtrise de l’intrigue. 1986, (n'existe qu'en russe) intitulé ainsi parce que c’est l’année charnière en chemin vers l’effondrement de l’URSS, notamment avec Tchernobyl, offre quant à lui l’ironie d’un roman à tueur en série écrit dans les règles du genre, mais dépourvu du folklore Grand Guignol sanguinolent en usage chez les Américains — et dans le paysage de la décadence soviet, dépourvu de l’esbroufe « technique » façon FBI, profileurs, enquêteurs spécialisés, etc. Pied-de-nez final aux conventions, c’est un roman dont la conclusion reste énigmatique. Il vaut par son ambiance radioactive de fin du monde, sa violence à froid, son archéologie des soviets — un domaine dans lequel Kozlov se distingue. Contrairement à ce qu’on pense parfois, les romans de Kozlov ne sont pas dépourvus d’humanité, comme on le voit dans les dialogues, notamment amoureux, et la culture punk rock spécifique de l’URSS à laquelle il se réfère constamment.
         Il est aussi étrange que révélateur de constater que ces techniques littéraires comportementalistes classiques et encensées chez Hemingway, Ring Lardner ou l’auteur de romans policiers Dashiell Hammett — au point d’être devenues le fondement de la théorie du polar qu’on doit au très surfait, médiocre et d'une navrante stérilité Manchette, et la religion officielle du polar français bien pensant, qui négligent le fait, aveuglant, que ces littératures viennent du journalisme, où les états d'âmes n'ont pas droit de cité, crétins religieux de la servilité atlantiste à compassion intéressée, à catéchisme tiroir-caisse — choquent dès qu’elles sont employées par un auteur russe contemporain. Nous y voyons au contraire une grande marque d’intelligence et de précision, au sens où ces techniques sont parfaitement adaptées à l’univers qu’elles dépeignent avec minutie et à l’Histoire qu’elles retracent avec exactitude. Et — pour paraphraser André Breton qui disait apprécier les femmes très maquillées en ville, où c’est considéré comme vulgaire, et très peu au théâtre où c’est recommandé — si le comportementalisme à l’américaine et son assommante répétition d’une société se résumant à sa surface ne nous inspire plus depuis longtemps qu’un ennui écrasant, son application au monde russe et soviétique nous séduit, jetant un jour nouveau et loin des envolées cliché entre Dostoïevski et Tolstoï attendue par le lecteur occidental. La complexité et l’intelligence du tissu narratif (les intrigues, les personnages) confirment que, à rebours des apparences, Kozlov est un romancier de premier plan, qui dispose du reste d’un lectorat assez étendu en Fédération Russe.

TM, avril 2015
P.S. Trop pressé de dire tout le bien qu'on pensait de notre ami Kozlov, nous avons oublié de signaler que Guerre et 1986 n'existaient qu'en version originale, ce qui a induit en erreur certains de nos lecteurs. Qu'ils veuillent bien nous en excuser. De nouvelles publications sont prévues en France à l'horizon 2016. Nous en reparlerons.