Guest stars

28.4.15

le sommet





« Mais encore ?
— C’est un sommet, mais incurvé... et lui se tient au bord.
— Reprenons, reprenons du début pour les gens qui nous lisent.
— ...

— Encore une fois, s’il vous plaît. 


à suivre sur le site des éditions de l'abat-jour
  
Kirovsk, Russie

texte et photos
Vincent Deyveaux

26.4.15

Les rues écartées


La nécessité de la présence se vérifie par l'absence

Paris.
         Il était de l’autre côté du monde, autrefois en Europe, cette icône d’alcôve lui faisait un gringue d’enfer et quand elle avait pris l’initiative de l’embrasser, c’était comme à quinze ans, les jambes en gilet de flanelle. Qu’est-ce qui les avait poussé ensuite à faire l’amour dans une remise d’hôpital, sortant du chevet d’un dissident des Pays Baltes agonisant — sans doute la proximité de la mort, intolérable à l’un et à l’autre, qui s’étaient entrevus quelquefois auparavant, dans l’entourage du grand homme. Elle avait cette peau parfaite, l’âme de la soie incarnée dans une chair sans défaut, et il n’y avait absolument aucune raison qu’elle l’eût choisi lui, combattant quasi anonyme de la cause, ni le plus riche, ni le plus gradé, ni le plus beau. Sans pouvoir détacher ses yeux d’elle, dans cette chambre de mort où un homme encore jeune — mais soudain vieillard — récitait des vers de Khlebnikov comme un testament d’anticommunisme — pas un instant il ne s’était cru digne de cette splendeur de blonde un peu maigre, nouée, la fille de l’agonisant. Il la contemplait à la dérobée, d’autres hommes peuplaient la pièce, des Baltes, des Russes, des Français. Des hommes de rang dans la hiérarchie de la cause. Il n’était venu que pour rendre hommage au vieux révolté, rétréci comme une peau de chagrin sur un lit de misère. Il connaissait peu le héros vivant ses dernières heures. Il avait toutefois traduit l’essentiel de ses principaux articles et fait un jour le coup de poing aux côtés du rebelle des pays Baltes, dans une embrouille de rue avec une section du syndicat métallo dont ils avaient bien failli sortir en miettes — n’échappant que d’extrême justesse à un lynchage en règle grâce à la tactique du lièvre. Dans la chambre de mort, la jeune femme avait capté son regard éperdu, sans en concevoir de rancune, semblait-il, dans un élan de reconnaissance pour un signe d’émotion trouble-fête  funèbre. Honteux malgré tout, il avait alors détourné les yeux et pris le chemin de la sortie. Mais le moribond l’avait retenu :
         —Consiglieri, venez me dire adieu.
 (…)

TM, extrait d'un roman inachevé, 2013.

20.4.15

Les femmes et l'alcool


Dublin, février 2011, nuit.
         Depuis que Dessaignes était entré dans le bouge pour boire un whiskey, une jolie femme à son bras, le cœur à la romance, le truand aux cheveux blancs et au nez cassé juché sur un tabouret jouxtant le sien le passait à la question — flanqué pour sa part de quatre ou cinq types de tous les âges qu’il appelait ses « in-laws » ou « belle-famille ». Eux-mêmes participaient à ce qui ressemblait de plus en plus à un interrogatoire. La jolie femme qui l’accompagnait était quant à elle serrée de près par un autre client, que le truand lui avait désigné avec mépris comme « junkie », et qui disparaissait aux toilettes toutes les dix minutes. De son côté, le truand ne lâchait pas Dessaignes d’une semelle, payant verre sur verre, et poursuivant ses investigations : qui était ce Français parlant anglais avec l’accent américain, accompagné par une femme exotique, et pourquoi avaient-ils débarqué sans crier gare dans leur pub d’habitués ?
         Pourtant blanchi sous le harnais, Dessaignes avait négligé tous les signes avant-coureurs de troubles qui auraient du faire sonner l’alarme sous son crâne  de traîne-savates. L’entrée du pub était étroite, engoncée entre deux boutiques fermées, dans une rue en pente mal éclairée dont la rénovation partielle avait visiblement été abandonnée lorsque l’Irlande avait sombré dans ce qui s’annonçait comme une faillite du miracle économique. Plus haut dans la même rue, Dessaignes et la femme aux allures exotiques, atterris dans ce quartier par hasard avaient déjà écumé un ou deux débits de boisson plus accueillants, plus visiblement ouverts aux touristes : plus grands, plus propres, plus lumineux. Et déjà dans ces établissements, le physique inhabituel de l’amie de Dessaignes avait attiré l’attention indésirable d’un ou deux consommateurs imbibés de Guinness. Rien de grave, du reste, mais tout à leur intime conversation, dans la fièvre, les amants souhaitaient perdre le moins de temps possible à écarter les importuns.
Dessaignes venait de la rencontrer et ne connaissait pas encore le détail des origines complexes de sa nouvelle amie, mais sa peau d’albâtre et ses traits européens d’une délicatesse de médaillon contrastaient violemment avec la cascade de boucles brunes, et ses yeux très foncés. Métissage du Caucase, des Carpates, des Balkans orientaux. La pâleur, la finesse surnaturelle slave ou scandinave, et le chien de la Mer Noire. Pour l’instant, l’idylle était leur lingua franca. Sinon, ils parlaient russe le plus souvent, parfois l’anglais comme ce soir, et, l’un comme l’autre, le moins possible du passé — quant à l’avenir, il n’était pas encore d’actualité.
         Cette éperdue carte du tendre avait déboussolé Dessaignes, négligeant la peinture écaillée des murs beige hôpital du bouge, la clientèle de poivrots au-dessous de la ligne de flottaison, la physionomie en berne des naufragés sans retour qu’on trouve dans les bas-fonds. Elle enchantait tant Dessaignes, cette amie don du ciel, qu’il avait à peine remarqué le sexagénaire de petite taille au nez cassé et aux épaules massives — peut-être un ancien pugiliste poids léger — en costard bleu foncé à fines rayures, chemise blanche et cravate rose à gros nœud desserré sous le col ouvert. Si on y regardait de plus près, le corps de métier du sexagénaire se lisait aussi clairement que sur une carte de visite. L’usure des traits burinés d’un vieux soldat du plaisir complétait la touche. (…).

    Thierry Marignac, extrait d'un roman inachevé, 2011.

1.4.15

Que la vermine politique, de quelque bord qu'elle soit, morde la poussière…


Vladimir Kozlov, « comportementaliste » russe :
         Si l’on doit relever une particularité chez Vladimir Kozlov, c’est son absence complète de sentimentalité dans ses romans et nouvelles, son refus d’employer la technique littéraire (traditionnelle dans les littératures européennes) dite du « dialogue intérieur », ou de se lancer dans les envolées métaphysiques que le lecteur occidental a pris l’habitude regrettable d’identifier au label « littérature russe ». Bien que revendiquant la création in fine d’une littérature «punk autochtone», sa stratégie du choc ne repose pas sur les transgressions habituelles, mais sur l’énoncé froid des réalités soviets ou post-soviets — largement suffisant pour glacer le sang. Loin d’être simpliste, son œuvre présente au contraire une grande sophistication et un tissage complexe de style et d’intrigue. Son premier roman Racailles, était composé dans un vocabulaire volontairement restreint de quelques centaines de mots. En effet, la description, ou la chronique d’une vie d’adolescent dans la déchéance d’une cité d’urgence soviet au fond d’un bled de Biélorussie était superbement servie par ce minimalisme, dont la poésie jouait sur les variations infimes de l’argot employé. Ce qui fut souligné par Gérard Guégan et son feuilleton littéraire pour Sud-Ouest, dans une chronique très justement intitulée : « La vie à bout portant ». Interrogé par la revue littéraire de Pétersbourg Ex-Libris, Vladimir Kozlov déclara : Dans cet univers, ce qui ne peut être décrit dans ce vocabulaire de 300 mots n’existe pas. De même dans le second roman publié en France Retour à la case départ, Kozlov nous offre une rétrospective de la tragédie des années 1990, et notamment de la saisie des ressources et des biens par une pègre surarmée, en l’évoquant petit à petit, épisode après épisode revenant à la mémoire du narrateur exilé, et finissant par former un tableau complet d’une période dont l’Occident n’a qu’une notion très vague. Le roman Guerre, (n'existe qu'en russe) inspiré d’un fait divers réel, raconte la révolte armée contre l’arbitraire policier omniprésent dans une petite ville de province russe (et c’est un domaine dans lequel excelle Kozlov, la description de la province) à partir de la rencontre de personnages disparates, une étudiante fascinée par le terrorisme, un skin-head enragé par la décomposition du pays, un truand mystérieux en cavale qui, bon professionnel, permettra au projet de vengeance contre l’arbitraire de prendre corps, le dénouement est superbement ficelé, et bien des pâlichons auteurs de polar à la française pourraient envier une telle maîtrise de l’intrigue. 1986, (n'existe qu'en russe) intitulé ainsi parce que c’est l’année charnière en chemin vers l’effondrement de l’URSS, notamment avec Tchernobyl, offre quant à lui l’ironie d’un roman à tueur en série écrit dans les règles du genre, mais dépourvu du folklore Grand Guignol sanguinolent en usage chez les Américains — et dans le paysage de la décadence soviet, dépourvu de l’esbroufe « technique » façon FBI, profileurs, enquêteurs spécialisés, etc. Pied-de-nez final aux conventions, c’est un roman dont la conclusion reste énigmatique. Il vaut par son ambiance radioactive de fin du monde, sa violence à froid, son archéologie des soviets — un domaine dans lequel Kozlov se distingue. Contrairement à ce qu’on pense parfois, les romans de Kozlov ne sont pas dépourvus d’humanité, comme on le voit dans les dialogues, notamment amoureux, et la culture punk rock spécifique de l’URSS à laquelle il se réfère constamment.
         Il est aussi étrange que révélateur de constater que ces techniques littéraires comportementalistes classiques et encensées chez Hemingway, Ring Lardner ou l’auteur de romans policiers Dashiell Hammett — au point d’être devenues le fondement de la théorie du polar qu’on doit au très surfait, médiocre et d'une navrante stérilité Manchette, et la religion officielle du polar français bien pensant, qui négligent le fait, aveuglant, que ces littératures viennent du journalisme, où les états d'âmes n'ont pas droit de cité, crétins religieux de la servilité atlantiste à compassion intéressée, à catéchisme tiroir-caisse — choquent dès qu’elles sont employées par un auteur russe contemporain. Nous y voyons au contraire une grande marque d’intelligence et de précision, au sens où ces techniques sont parfaitement adaptées à l’univers qu’elles dépeignent avec minutie et à l’Histoire qu’elles retracent avec exactitude. Et — pour paraphraser André Breton qui disait apprécier les femmes très maquillées en ville, où c’est considéré comme vulgaire, et très peu au théâtre où c’est recommandé — si le comportementalisme à l’américaine et son assommante répétition d’une société se résumant à sa surface ne nous inspire plus depuis longtemps qu’un ennui écrasant, son application au monde russe et soviétique nous séduit, jetant un jour nouveau et loin des envolées cliché entre Dostoïevski et Tolstoï attendue par le lecteur occidental. La complexité et l’intelligence du tissu narratif (les intrigues, les personnages) confirment que, à rebours des apparences, Kozlov est un romancier de premier plan, qui dispose du reste d’un lectorat assez étendu en Fédération Russe.

TM, avril 2015
P.S. Trop pressé de dire tout le bien qu'on pensait de notre ami Kozlov, nous avons oublié de signaler que Guerre et 1986 n'existaient qu'en version originale, ce qui a induit en erreur certains de nos lecteurs. Qu'ils veuillent bien nous en excuser. De nouvelles publications sont prévues en France à l'horizon 2016. Nous en reparlerons.