Article de presse rapportant la fusillade d'OK Corral. |
Phrance : la sacristie des dégonflés.
C’était un grand type, habillé
genre aumônier en civil, le neutre déprimant kaki ou bleu facteur. Il avait
tout du célibataire qui se néglige, mais au fond, peut-être que sa femme était
une souillon. Je n’en savais rien, je n’avais jamais vu cette épave de ma vie.
Il parlait fort, imbibé de vin rouge, il ne sentait pas bon, et avait cette
sorte de foi maladive en sa propre parole qui trahit le raté. Son rythme
forcené, son hystérie sous-jacente étaient censés forcer le silence de ses interlocuteurs. Pourquoi ce
gibier de presbytère avait-il besoin d’un public ? Sans doute pour
s’écouter parler en se disant qu’il communiquait. Il avait cette insistance
pathologique (et pénible) du militant ou de l’illuminé (c’est la même chose)
qui ne cherche pas à argumenter mais à imposer son point de vue à tout prix.
Pourquoi m’avait-il adressé la parole, ce zélateur de je ne
sais quoi ? Je ne le savais pas non plus, beaucoup plus intéressé en cette
soirée littéraire par une très ravissante admiratrice qui avait aussi acheté
mon bouquin. Hélas, elle était partie, et l’aumônier en civil m’était tombé
dessus, avec à ma grande surprise puisque c’était un inconnu, l’idée de me
persuader de je ne sais quoi sur mon ami de trente ans, Edouard Limonov. La soirée était
généreuse, il pouvait boire gratis.
Le raseur inextricable
L’aumônier en civil n’en démordait pas. Il fallait qu’il me
prouve que le livre de Carrère sur Limonov était un chef-d’œuvre. L’aumônier en
civil se prévalait de son statut d’obscur fouille-merde dans un torche-fesse de
droite ou deux, peut-être. Il m’avait tout l’air d’un con.
À la signature suivante, j’avais résolu d’éviter l’importun.
Las !… Il connaissait malheureusement d’autres amis à moi, et, en bon
pique-assiette, s’installa à notre table de repas. Mes adroites manœuvres pour
éviter l’importun s’étaient révélées inutiles. Il parlait haut, il parlait
fort, il était « auteur » d’un livre d’entretien avec un bon
théoricien de la Nouvelle Droite, c’était son titre de gloire. Il repartit sur
son sujet Limonov en s’adressant à moi. Inextricable, ce raseur. Je ne peux pas
piffer les militants, de quelque bord qu’ils soient : ce sont des châtrés,
des histrions et des tartuffes. Comme la plupart de nos contemporains, ils
cherchent une niche ou une église, des convictions qui leur assurent la
tranquillité d’esprit du dévot et parfois aussi des revenus. Si je fréquentais
ces soirées de droite, c’est en raison de l’ancienne tradition d’individualisme
et d’un certain réalisme d’origine militaire sur les gens qui leur permettent
en général d’être bien plus ouvert que la vermine gauchiste. Mais l’aumônier en
civil, qui puait autant que la fois précédente et se servait dans l’assiette
d’un des convives, appartenait au
nouveau style droite catho qui partage avec la vermine gauchiste une agaçante
caractéristique : Ils ne connaissent rien, mais ils savent tout. Ce type
n’avait jamais mis les pieds en Russie. Mais il était capable de dire que
l’idée pougatchevienne qui sous-tend le livre « Mes Prisons » était
condamnable. L’aumônier en civil était alors passé très près de pouvoir
réaliser une cartographie de la porcelaine de l’établissement en très gros plan
rapproché dans la gueule. Mais je décidai de payer et partir, quand les raseurs
s’installent, autant rentrer chez soi. Quelque temps tard, j’appris qu’il faisait
partie de la mouvance cul-béni Nouvelle Droite. En gros, ça signifie aussi taré
que les néo-cons, mais avec un côté Maurras-Fénelon-Bernanos, Phrance, fille
aînée de l’église, et avale-moi le catéchisme pour demain matin. Ils sont tous
comme ça, il n’y a plus moyen d’en sortir, de l’extrême-droite à l’ultra-gauche,
la pensée se fait par formules idéologiques, dans ce que Dominique de Roux
appelait : « Le cours de la médiocrité au pouvoir ».
Victimes de OK Corral |
Malheureusement, je suis rancunier. Je déteste qu’on parle
mal de mes ami(e)s, et je me fous éperdument de la politique, ce qu’absolument
personne ne me pardonne. Si je m’en suis pris à DD la Dénonce, c’est parce
qu’il avait été à l’origine de la campagne contre mon ami Limonov. Je me
foutais bien de sa militance dans sa banlieue, de ses romans à thèse, de ses déblatérations d'indic de bas étage. Si je
m’en suis pris à un certain groupe du polar et ses oukases avec « À mort
Manchette », c’est que je n’aime pas les Bibles, et je suis fanatiquement
pour l’indépendance de l’artiste. Mais dans une Phrance post-pétainiste à
jamais, l’indépendance est mal vue.
Ça tombait mal, je ne blairais pas plus ce
curé de droite que les curés de gauche. Je n’aime pas les curés en général. Je
crois au contraire à ce que Shelley appelait « La nécessité de
l’athéisme ». Je payais
donc l’addition en prenant bien soin de ne rien laisser de mangeable ou de
buvable à l’aumônier en civil. Plus tard, j’appris encore que médiocre avait
été un des esclaves de feu cette crapule de Jean-Edern Hallier, très méprisable
individu, que j’avais croisé moi aussi. L’aumônier en civil en disait beaucoup
de bien. Au sujet de Limonov, à propos d’une des scènes du « Poète
russe… », le premier roman d’Édouard, l’aumônier en civil répétait
en boucle « Enculé par des nègres ! », sur le ton de la chaisière
de sacristie, dont il est bien difficile de déterminer si elle est scandalisée ou
envieuse. À ce moment, je me posai deux questions : l’aumônier en civil
aurait-il duré plus d’un quart d’heure, là où Limonov avait passé deux ans et
demi (prisons de Lefortovo et de Saratov) et je me demandais aussi combien de
temps il aurait duré dans la cave de boxe de mon ami «Big » Steve
Felton, chez les Noirs américains, un des rares endroits où, sous la brutalité
apparente, j’avais découvert une extrême sophistication d’expression rôdée par
toutes les feintes des rues, du ring et celles de la prison. Valait mieux qu’il
continue à fréquenter l’église.
TM, août 2012.