Guest stars

25.4.26

Défonce sous Brejnev

 

Le célèbre barde soviétique Vladimir Vissotski est mort en 1980, à 42 ans. Ses frasques toxicomanes n’étaient pas un mystère, y compris pour le KGB. Il lui arrivait, dit-on, de surgir à l’hôpital réclamer de la morphine en déclarant : « Je suis Vissotski, j’en ai besoin. Donnez-moi ça tout de suite. » Sister Morphine au pays des soviets :

(Traduit du russe par Thierry Marignac)

 


Je ne peux écrire ni vers ni romans

Dans un coin du fantastique feuilleter

Je suis allongé dans la salle des camés

Moi-même accro, je ressens.

 

Quelqu’un soignait ses blessures de guerre

Quelqu’un fournissait l’arrière

Eh vous les copains shootés

De lâcher l’aiguille, faut se magner !

 

Les doutes dans mon âme se sont gravés

Dans ma tête, les questions vont démanger —

Je gis dans une salle, où ils ont avalé

Tout à la suite, sniffé, shooté.

 

Quelqu’un son âme a soigné,

Quelqu’un simplement tout seul est resté…

Eh vous les gars, décrochez de la morphine —

Passez à l’apomorphine !

 

Un schizo inconnu est sur la couche voisine

La nounou en douce est amoureuse de lui,

« Quand j’aurais plus d’argent, il dit —

Je passerai aux gouttes de Zimine ! »

 

Quelqu’un son âme à la shooteuse a transpercé

Quelqu’un son cœur au haschich a consumé…

Eh vous les gars, sur vous, il faut écrire une nouvelle,

Dommage, je n’écris pas de nouvelles.

 

Cela exige des changements vitesse grand V !

Le plus gai d’entre nous s’est aussi effondré.

Cinquième jour qu’on cherche les veines de quelqu’un

Lui-même en a perdu l’habitude — c’est en vain.

 

Quelqu’un a même sniffé de la cocaïne,

On dit que ça monte en un instant ;

Quelqu’un a bouffé un kilo de codéine,

S’est mis un jour aux abonnés absents.

 

J’aime les débauchés, mais pas les poivrots,

J’aime les gars désespérés.

Je suis couché dans la salle des toxicos

Combien ici, d’histoires on m’a rabâché !

 

Quelqu’un s’envoie des millilitres dans le bras,

Quelqu’un mange un tungstène[1] puissant…

Accueillant la souffrance volontairement,

Cette chanson est écrite pour toi !

Vladimir Vissotski



 

 

Не писать стихов мне и романов,

Не листать фантастику в углу

Я лежу в палате наркоманов,

Чувствую  сам сяду на иглу.

 

Кто-то раны лечил боевые,

Кто-то так обеспечил тылы

Эх вы парни мои шировые,

Поскорее слезайте с иглы!

 

В душу мне сомнения запали,

Голову вопросы мне свербят 

Я лежу в палате, где глотали,

Нюхали, кололи всё подряд.

 

Кто-то так залечил свою душу,

Кто-то просто остался один...

Эй вы парни, бросайте «морфушу» 

Перейдите на апоморфин!

 

Рядом незнакомый шизофреник,

В него тайно няня влюблена,

Говорит: «Когда не будет денег 

перейду на капли Зимина».

 

Кто-то там проколол свою совесть,

Кто-то в сердце вкурил анашу...

Эх вы парни, про вас нужно повесть,

Жалко, повестей я не пишу.

 

Требуются срочно перемены!

Самый наш весёлый тоже сник.

Пятый день кому-то ищут вены,

Не найдут  он сам от них отвык.

 

Кто-то даже нюхнул кокаина,

Говорят, что мгновенный приход;

Кто-то съел килограмм кодеина 

И пустил себя за день в расход.

 

Я люблю загульных, но не пьяных,

Я люблю отчаянных парней.

Я лежу в палате наркоманов

Сколько я наслушался здесь, в ней!

 

Кто-то гонит кубы себе в руку,

Кто-то ест даже крепкий вольфрам...

Добровольно принявшие муку,

Эта песня написана вам!

1969

 

В. Висоцкии

 



[1] Le tungstène était réputé calmer le manque.

19.4.26

Saint-Germain is burning


 

         DU RIFIFI RUE DES ST-PÈRES

 

         Branle-bas de combat rive gauche. Si j’étais correspondant de guerre en permission de Moyen-Orient, je bouclerais mon sac pour les Deux Magots où la sécession s’organise. Suite à l’éviction d’un éditeur — dont on a appris au passage que ses émoluments avoisinaient le million d’€ par an avant augmentation récente — d’Odéon à l’Assemblée Nationale, la rumeur enfle, la rue gronde. Un groupe séditieux dont les figures de proue sont deux écrivains néo-conservateurs parmi lesquels un histrion indéboulonnable sévissant depuis un demi-siècle, une romancière à succès aux titres racoleurs devenue pasionaria wokiste, un ancien journaliste de Libération spécialiste des sujets graves pour les bien-pensants, on en oublie, a formé une organisation séparatiste. Ces germano en révolte, pratinement pleins aux as, sont soutenus par le président de la République, grand rebelle s’il en fut, dont les goûts littéraires font depuis toujours référence. L’heure est grave, les observateurs tirent la sonnette d’alarme. Dans toute l’édition, on pétitionne, on gesticule : Aux armes, les prédateurs sont à nos trousses !

         Selon le récit officiel, un milliardaire conservateur — il ne manque pas de culot celui-là ! — aurait, suite à un désaccord mineur sur une date de publication, donné congé à l’employé récalcitrant. De mauvais esprits suggèrent qu’il en aurait profité pour alléger la facture salariale. De toute façon, la divulgation par le milliardaire de la fiche de paie du futur chômeur est un coup bas impardonnable. On s’émeut. Un fond de soutien est en gestation. Que l’éditeur malchanceux n’aille pas dormir sous le Pont-Neuf !

         Que le lecteur prenne conscience : ce qui est en jeu, c’est le pluralisme ! Mot employé dans l’encadrement culturel au sens large pour dire qu’on est tous d’accord. Le fascisme — toujours plus ou moins à nos portes — c’est quand on ne l’est pas. L’infâme milliardaire aurait des opinions divergentes sur des sujets — de société — qui fâchent. Sa rationalité de patron gestionnaire cache une prise de contrôle machiavélique sur un fleuron de l’édition française, une institution indémodable, qui pensait droit depuis un demi-siècle — l’éditeur millionnaire est un héros de la liberté !

         Plus que général, le tollé est quasi-unanime à travers tout le Landernau. Ce qui, si le lecteur me suit toujours, est bien la preuve du pluralisme en péril dans l’édition. Pas un auteur bourré d’oseille qui choisirait le mauvais côté. On ressort même de la naphtaline une antiquité ex-animatrice de télé passée éditrice. Tout ce beau monde fourbit ses armes à grands renforts de déclarations fracassantes. On appelle au boycott. Avec Grasset, vu la puissance de feu, c’est pas gagné, mais on est prêt à tout. Pas un pas en arrière !

         Quoi qu’il en soit, il est inadmissible qu’un milliardaire ne soit pas de gauche dans les médias ou la culture. Ses décisions de virer une équipe qui perd du fric seraient alors d’ordre strictement économique, de la gestion. Il est rare qu'un patron qui reprend une boîte ne fasse pas un peu le ménage. Mais là, on craint le pire : politiquement motivé ! Le trou dans la caisse signalé par le milliardaire conservateur n’est qu’un prétexte à la purge annonçant le retour des heures les plus sombres ! Plus grave, et tout à fait hors de propos, le milliardaire conservateur parle sournoisement d’une caste qui se croit au-dessus de tout et de tous, dans un magazine infréquentable et fréquemment dénoncé, qui lui appartient peut-être, j’ai oublié.

Ulcérée, celle-ci se dresse contre l’assaillant comme un seul homme, négligeant un détail troublant : elle confirme ainsi son existence fondée sur le privilège à travers tout l’éventail de l’encadrement culturel. Qu’importe, si c’est pour la bonne cause. On est prêt à se sacrifier.

À St-Germain, on frémit, la guerre est déclarée.

 

Thierry Marignac, avril  2026.

1.4.26

Musicale…

 






Dans une autre vie, j'aimerais jouer

Harpe, piano, saxo…
Les notes s'envoleraient dans les cieux crescendo
Comme des oiseaux pacifiques en virée
Merci aux musiciens précieux
De soulager un peu l'odieux.

N.des rêves 

17.3.26

Gestapo Berger de Pierre Olivier

 

         Film noir

         Le plus remarquable peut-être, dans le second roman de Pierre Olivier, plus réussi encore que le premier, est que la sensation constante de poisse épaisse qui ne lâche jamais le narrateur de Gestapo Berger (éditions Konfident Noir,), loin de lasser, soit au contraire un fil conducteur, à mesure que le ton poignant de ce récit dégrisé prend le lecteur aux tripes. Je crois qu’un soldat tombé aux mains de l’ennemi, n’en a plus, d’honneur…

https://pierre-olivier-romans.blogspot.com/

         On retrouve cet éclopé de la LVF, apparu tout d’abord dans Lorsque tous trahiront (éditions Konfident Noir/Manufacture de Livres, Prix du roman d’espionnage 2023) roman situé un peu auparavant à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, dans les eaux troubles de la collaboration réfugiée en Allemagne et l’écheveau d’intrigues autour de la mort de Doriot, la toile d’araignée de trois ou quatre services secrets alliés mais concurrents et des nazis qui retournent leur veste.

         Le soldat perdu, dans les remugles de l’immédiat après-guerre, est quant à lui facilement retourné par les services français, n’ayant plus pour ambition que celle de sauver sa peau. S’il ne lui reste plus grand-chose que La fierté de ne pas avoir perdu son amertume (Norman Mailer), le guerrier vaincu a gardé, dans les ruines de de sa défaite intérieure, une morale de combattant, vestige et fétiche. Il est donc d’autant moins difficile de le convaincre de collaborer à la traque de Friedrich Berger, un marginal devenu sous l’Occupation chef de la Gestapo de la Rue de la Pompe (personnage historique réel), par le contre-espionnage français. À ses yeux de soldat, le tortionnaire toxicomane n’est qu’un truand et une bête sauvage. Je me dis aussi que moi, l’éclopé qui ne peux plus servir sur aucun front, je me suis trouvé une guerre à ma mesure…



         Son passé de combattant dans la mauvaise armée sur le front le plus dur, lui confère le profil idéal pour pénétrer les milieux interlopes des divers fugitifs qui pullulent dans le Sud de l’Allemagne et le nord de l’Italie cherchant à survivre avec toutes sortes de combines et décamper vers l’Espagne ou plus loin…

         Après divers passages en Bavière et au Tyrol, de casernes en monastères à travers les filières permettant aux maudits de glisser entre les mailles du filet, le guerrier vaincu échoue à Milan où l’on a repéré les traces du tortionnaire de la Rue de la Pompe — retenu puis protégé par les Anglais. Chacun des mouvements de l’éclopé de la LVF se fait sous la houlette des services français, ne le lâchant pas d’une semelle. Grâce à sa maîtresse allemande et son infiltration du milieu milanais, il finit par entrer en contact avec Berger… Je regarde les autres, les sous-fifres, mais même les pires d’entre eux, comparés à leur chef, me font l’effet de premiers communiants…

         Les trafics sont multiples, des armes qui abondent à la fausse monnaie imprimée par le IIIe Reich, en passant par la prostitution en direction des troupes des armées étrangères occupantes. N’importe lequel d’entre eux est une bonne raison de nouer des liens d’affaire avec ce demi-monde où se côtoient truands et anciens SS, tueurs et spécialistes de l’entourloupe.

         On s’en tiendra là, sur les circonvolutions et les coups de théâtre d’une histoire où tension et suspense sont constants, où le double jeu est recommandé. On relèvera plutôt ce ton inoubliable — mais jamais forcé, jamais mélo — du désabusement et de la déception, digne de la plus grande tradition du noir et ces descriptions au cordeau, bouleversantes, de toutes sortes de lieux exotiques tant à cause du Tyrol, qu’en raison de l’éloignement dans le temps, ces personnages au menaçant laconisme. Tant par ses excellents dialogues que par son intrigue à tiroirs machiavéliques, ce deuxième roman de Pierre Olivier frappe par sa maîtrise. Un second roman, tout le monde vous le dira, est toujours un exercice très délicat. On a déjà fait ses preuves, il faut confirmer, mais l’élan n’est plus le même. L’histoire se poursuivant au gré de la Guerre Froide, l’auteur nous promet une suite pour 2027. Il sera intéressant de retrouver l’éclopé de la LVF, dans ses métamorphoses. Gustave Khune, cité par Dominique de Roux, parlait ainsi d’Hölderlin :

         —Soudain, il se tut et regarda devant d’un regard tranquille. Sur son visage régnait la paix des champs de bataille. Partout autour de lui des ruines : toute volonté effondrée, calcinée…

         (In Maison Jaune)

         Thierry Marignac, mars 2026

        

5.3.26

Sans ennemi l'Amérique dépérit

 

         Evguénia Kovda est une Américaine d’origine russe. Réalisatrice de documentaires, scénariste et essayiste. Mariée à Yasha Levine, que les lecteurs d’Antifixion connaissent. Dans l’article ci-dessous, elle revient sur un sujet clé de notre époque ; la fin de l’URSS, citant abondamment, feu mon ami Limonov. Témoin direct de cet effondrement, qui m’inspira le roman L’Icône (éditions des Arènes, 2019), elle vit aussi aujourd’hui au cœur de l’empire américain. Elle en explique les ressorts et le déclin avec une pertinence rarement égalée. J’ajouterai, on comprendra pourquoi en lisant, que c’est votre serviteur qui avait commandé l’article « La Disparition des barbares » pour le magazine Zoulou, en 1984, quand j’en étais un des rédacteurs. Et que je souscris dans mes derniers livres, à la plupart des affirmations d’Evguénia. Le tout récent massacre en cours, est une preuve supplémentaire. L’Amérique a besoin d’ennemis.

    (Traduit de l'américain par Thierry Marignac)

 

"La disparition des barbares". EL.

35 ans sans URSS

Le 25 décembre, c’était le 35e anniversaire depuis la fin officielle de l’URSS. Je suis contemporaine de cet évènement et de la Russie post-soviet. Je fais partie de la première génération qui n’a jamais vécu en URSS mais a grandi dans la Russie capitaliste avec des publicités pour les Snickers, des dessins animés de Disney et des films de Schwarzenegger.  Ces artefacts américains sont mes souvenirs les plus anciens ce qu’on pourrait considérer comme étrange puisque je suis née à Moscou, que le russe est ma langue maternelle et qu’il existait suffisamment de dessins animés et de films autochtones pour grandir avec. Mais à l’époque l’Union Soviétique avait disparu et toute la production soviet, avec sa moralité soviet, était suspecte. Les gens avaient soif de culture américaine. Pendant mon enfance et ma jeunesse à Moscou, ces produits étrangers étaient considérés comme magiques et supérieurs et plus dignes de confiance. Je regardais Dallas et Santa Barbara en pensant « Bigre, c’est l’Amérique ! »

         Toutefois, étant devenue américaine et vivant le déclin de l’empire américain à son centre — New York — je me demande si c’était comme ça qu’on se sentait à Moscou à la fin de la Pérestroika. Une grande partie de l’intelligentsia semble avoir de moins en moins d’illusions sur le mythe américain et l’exception américaine. D’autre part, une autre partie de l’Amérique semble redoubler de zèle et se joindre à « la vieille garde » quasi-fasciste qui promet de garder le mythe plus puissant que jamais.

         Comme je l’ai répété plusieurs fois, cette décadence américaine me semble vaguement familière. Je suis née durant la décadence d’un autre empire et j’ai grandi après sa fin, dans un monde qui était le Satiricon de Pétrone et Fellini un monde proto-chrétien sans foi ni loi et où seuls les instincts et désirs primordiaux régnaient dans la société ou ce qu’il en restait. Sauf que la Russie était postchrétienne. Elle rejetait le communisme, une foi qui avait ses racines dans le christianisme. En dépit de nombreux ouvrages historiques et reportages journalistiques, la façon dont l’URSS s’est effondrée est toujours aussi stupéfiante pour moi et d’autres. Un livre que j’ai découvert lors d’une visite familiale à San Francisco avance une théorie intéressante à ce sujet. Voici laquelle : l’élite soviétique croyait la propagande américaine sur l’Union Soviétique. Et cette élite a diabolisé l’Union Soviétique jusqu’à son extinction. La Voix de l’Amérique et Radio-Liberté ont fini par remplir leur mission avec succès : déstabiliser et renverser l’Union Soviétique de l’intérieur malgré la censure et les défenses du Rideau de Fer élevées pour se protéger. En fait, cette tentative de s’isoler de l’Occident a mené l’URSS à sa fin, puisque personne ne pouvait faire l’expérience de l’Occident tel qu’il était et qu’on se fiait à une image idéalisée — dressée en grande partie par la propagande américaine et Hollywood.



         Mystérieusement, j’ai trouvé ce livre le soir de Noël à San Francisco. Et une fois les réverbères allumés sur la Petite Russie dans le quartier de Richmond, je suis entrée dans une librairie russe avec ma fille pour lui acheter quelque chose. Mais au lieu de prendre un livre d’enfant, mon attention a été attirée par un vieux livre d’Edward Limonov. C’était un recueil d’articles des années 1980-90 intitulé La disparition des Barbares. Limonov avait publié ces articles dans divers journaux qui avaient proliféré pendant la Pérestroïka, lorsqu’il y avait eu un moment de totale liberté de la presse. À l’époque, on croyait à la fin d’une ère étouffante et au début de quelque chose de grisant et de nouveau. Mais… Limonov n’y croyait pas.

         À la fin des années 1980, Limonov, de même que beaucoup d’autres exilés soviet sont devenus très actifs dans les médias soviétiques. Mais il tranchait sur les autres. C’était la voix de la raison au milieu du bolchévisme pro-occidental du marché libre et l’intelligentsia dont l’obsession était de transformer la Russie en un « paradis capitaliste et démocratique ». Il n’était pas haineux par ignorance. Il était critique comme on peut l’être après l’avoir pleinement expérimenté — un immigrant touchant l’aide sociale à New York, un travailleur manuel dans le nord de l’État, un auteur publié, puis un journaliste à Paris. Ce n’était pas un touriste soviet privilégié, ni un dissident célèbre ou un immigrant protégé — comme un savant ou mathématicien ayant un boulot peinard dans une université prestigieuse. Il avait dû vivre dans une société occidentale par ses propres moyens sans soutien institutionnel ni filet de sécurité. Il était vraiment « passé à l’Ouest ».



         Ce qui donnait une valeur à sa perspective, c’était son antisoviétisme quand il vivait en URSS et faisait partie du monde de l’art underground. Comme il l’expliqua dans l’une de ses colonnes, il écoutait Radio-Liberté (fondée et dirigée par la CIA) comme tout le monde dans son cercle et croyait à tout ce qu’on lui disait. À cette époque, comme tous les autres, il ne remarquait que la grossière propagande soviétique et ne comprenait pas qu’il existait une propagande occidentale. Par exemple, Limonov raconte qu’en 1968, il avait écouté Radio-Liberté parler des tanks soviets à Prague, écrasant le soulèvement. Il était critique sur leur action en Tchécoslovaquie, mais il ne se rendit compte qu’après à quel point ces actualités occidentales étaient biaisées. Elles n’évoquaient jamais les crimes occidentaux comme le massacre de My Lai au Vietnam, un évènement bien plus violent qui s’était déroulé à peu près à la même époque.

         Pour Limonov, ce n’était qu’un exemple de quelque chose de très courant chez les baby boomers soviets, la génération qui devait démanteler l’URSS par la suite. Sa génération était d’une ignorance et d’une naïveté comiques sur l’Occident qu’elle ne connaissait qu’à travers les émissions de radio de la CIA, les quelques films hollywoodiens parvenant en URSS, les voyages limités de ses savants et bureaucrates où ceux-ci ne croisaient que les élites de la société occidentale : cercles académiques, gouvernementaux et industriels. Et ils traitaient de propagande toute critique de l’Occident émise par leur propre État soviétique. Le racisme, les politiques réactionnaires, les victimes innombrables des guerres étrangères, tout cela était vu par les Soviétiques comme des mensonges ou des exagérations. Même lorsque la critique de l’Amérique était pertinente. En bref, ils idéalisaient l’Occident et diabolisait leur propre société. Ils aimaient l’Occident et détestaient leur pays avec une pure passion, réservée à personne d’autre. Les gens aiment parler de désinformation, de nos jours. Eh bien, la génération de Limonov a été élevée par une désinformation occidentale massive. Ce qui les a conduits à démanteler leur propre société avance Limonov. En bref, l’Union Soviétique s’est éliminée elle-même par une opération psychologique.

         Limonov serait probablement resté un l’un de ces baby boomers désinformés s’il n’avait pas été forcé à émigrer vers l’Occident dans les années 1970. Il était chassé d’un monde quasi-socialiste oppressif-mais-sûr vers le monde libre capitaliste — un monde rêvé par tout le monde en URSS, sur lequel on lisait des livres. En Occident, il gagna une expérience réelle. Il en savait plus sur l’Occident que les réformateurs qui démantelèrent l’URSS, mus en partie par un authentique désir de la restructurer et de l’améliorer, la rendre plus démocratique et plus occidentale. Comme toute la population soviétique, ils ne comprenaient l’Occident que de loin. Ils ne connaissaient que le mythe, alors ils poursuivirent le mythe.



         Un des aperçus les plus perspicaces qu’un Limonov, déjà homme mûr, essaya de partager avec un public soviétique encore naïf à la fin des années 1980, était qu’une bonne partie de ce qu’il croyait être de la « propagande soviet » sur le capitalisme occidental, n’était pas du tout de la propagande. L’exploitation brutale du colonialisme européen, un système de classes rigide, la bourgeoisie au pouvoir, quel que soit le parti politique — tout était vrai. D’une certaine manière, avec l’émigration, en vivant aux États-Unis, Limonov avait découvert les « victimes du capitalisme » dont il n’avait aucune idée.

         Il écrivait :

         « L’intelligentsia soviétique continue à creuser pour trouver et exposer les crimes de son pays et détruit les fondements de l’État soviéto-russe. Élevée dans des théories politico-économiques antédiluviennes, elle ne connaît l’Occident qu’à travers livres, cartes postales, et voyages touristiques. L’intelligentsia nihiliste est ignorante et souvent obtuse. Elle accuse l’Union Soviétique de crimes communs à tous les États et tous les systèmes économiques. Son ignorance la conduit à assimiler son nihilisme à la démocratie. »

 

Roman sur la fin de l'URSS (2019!).

         Dans l’un de ses articles de 1990, Limonov concède que Gorbatchev était honnête et voulait le bien commun, quoique mou. Gorbatchev voulait déstaliniser l’URSS — pour inaugurer « le socialisme à visage humain ». Mais c’était aussi un plouc de province « La première génération de sa famille à faire des études, quelqu’un qui avait plongé dans l’aquarium du Parti Communiste très jeune . »

Des décennies avant le très influent livre Effondrement de Vladislav Zubok, Limonov décrivait Gorbatchev de la même manière : très naïf et ignorant de la façon dont fonctionnaient les démocraties occidentales et dont fonctionnait le pouvoir dans une société aussi complexe et fragile que l’URSS. J’ajouterai, qu’il n’est pas étonnant que Gorbatchev ait fini défait, détrôné, et terminé dans une publicité pour Pizza Hut.

         Comme l’explique Limonov, une grande partie de l’intelligentsia — en compagnie de l’aristocratie du Parti Communiste — était dans un processus d’auto-flagellation. C’était masochiste et inepte, puisque Kroutschev avait déjà dénoncé Staline, trois ans après sa mort. Aucun intellectuel de gauche —sans parler des gens au pouvoir — en France ou en Amérique n’irait jusqu’à pousser son propre pays à l’extinction et au suicide aux nom de la réforme. Si l’URSS était si mauvaise, pourquoi vouloir la réformer ?

         En 1984, Limonov publia une courte politique-fiction dans le magazine français Zoulou. Le titre de son recueil d’articles en découle : « La Disparition des barbares ». Bien que l’histoire soit un peu rudimentaire, elle était très juste politiquement. C’est une histoire où l’Union Soviétique disparaît en une journée et où il ne reste plus que du gypse blanc sur toute sa surface. Ce qui mène les pays occidentaux à une grande confusion — perdre leur ennemi n’est pas dans leurs intérêts. Ils en ont besoin pour avoir de gros budgets militaires, soumettre leur population par la peur, etc. Alors ils essaient en sous-main de convaincre la Chine de devenir leur ennemi officiel, mais leur dirigeant décline l’offre, précisant qu’il serait heureux de se rendre aux Américains. Alors l’Occident est désespéré. Il avait besoin de l’Union Soviétique. Il a besoin de « l’autre » pour maintenir sa structure de pouvoir.

         Et est-ce que ça n’a pas fini par se passer comme ça ?  Après l’effondrement de l’URSS, l’Amérique ne pouvait supporter de n’avoir plus d’ennemi. Elle inventé la guerre contre le terrorisme, mais ça ne suffisait pas — il faut un adversaire égal à soi-même — à une machine militaire aussi gigantesque. Et on a réinventé la Russie comme menace — jusqu’à une nouvelle Guerre Froide, qui n’est plus froide mais très chaude et partagée par l’Europe. Ce qui prouve à quel point Limonov était prophétique dans son récit. Blâmer l’ennemi extérieur pour tous les problèmes du monde tout en ayant besoin de cet ennemi extérieur pour la stabilité intérieure est le modus operandi de l’empire américain.

         Comme l’avait prédit Limonov, la Nouvelle Guerre Froide n’est pas idéologique — la Russie n’est pas socialiste et n’offre pas un système économique et de valeurs différent. Cette fois-ci, la Guerre Froide est purement géopolitique et les masques sont tombés. Ayant soif de puissance et de ressources, l’empire américain ne peut plus cacher ses motivations derrière les slogans habituels : « liberté, démocratie ».

         Parmi les prédictions réalisées de Limonov, le nationalisme comme tendance. Il écrivait que si le supra-nationalisme de l’URSS s’éteignait, le nationalisme brutal des républiques soviétiques s’enflammerait. Il écrit : « Le nationalisme ukrainien peut facilement se réveiller et provoquer  le retour du nationalisme russe ». N’en n’est-il pas ainsi aujourd’hui ?

         (…)

         Dans un article de 1991, Limonov se montrait choqué de ce qu’il voyait autour de lui à Moscou. Selon lui, c’était « du masochisme superflu ». Il lui était étrange de voir l’URSS dans la repentance, tandis que les États-Unis entraient dans une phase de « gloire militariste mythomane ». Ce n’était pas la réaction d’un ami. Selon lui, il était clair que quelle que soit l’auto-flagellation soviet, l’Amérique n’aiderait pas la Russie à être prospère et à libérer sa population, il était idiot et naïf de la part des politiciens russes de croire qu’il en serait autrement.

         Limonov prédisait que la période de repentance russe finirait mal — c’est ce qui s’est passé. Et, à présent, c’est la Russie qui est dans sa phase militariste. Mais qui en est coupable ?

         Evguenia Kovda.

25.2.26

Epstein et Chomsky, le maquereau et le linguiste

 

         Typologie de la nausée



 

         Dans la saturation de la pornographie — aux sens propre et figuré — Epstein, l’écœurement prend bien des formes. L’effrayante monotonie des horreurs rabâchées de la belle aube au triste soir suscite un voyeurisme généralisé pour ces 120 journées de Sodome dignes d’un Pasolini en surchauffe. Elle est alimentée à flux tendus par la classe politico-médiatique, sûre de tenir là un thème vendeur. La réprobation affichée n’est qu’un moyen — sinon de se distancier pour certains acteurs suspects — de se braquer sur un tableau sordide et hypnotique. Elle est aussi l’occasion rêvée pour le gauchisme sociétal de se mirer dans sa bonne conscience après coup, en brandissant les droits des femmes, la culture du viol — on vous épargne le couplet. On soupçonne certains des redresseurs de torts d’aujourd’hui d’avoir tu des décennies ce qui était de notoriété quasi-publique. Combien d’Epstein opèrent en coulisses en ce moment-même ? Combien de Weinstein hollywoodiens se sont-ils partagés l’empire du producteur déchu ?

Democracy © Andrey Molodkine


         Le sensationnalisme, vieille lèpre du marché de l’information, suscite une nausée équivalente à celle provoquée par la machine Epstein : sexe, crime et finance, recette d’un succès infernal. On ne se lasse pas des cochonneries distillées au compte-goutte.

         Le grand déballage est aussi un théâtre propice aux manipulations. Nous avons évoqué il y a peu la façon dont l’affaire devenait soudain un terrain de la guerre de l’information, la théorie à la fois fumeuse et toute fraîche d’un Epstein agent russe, contrée de l’autre bord par celle de ses liens possibles mais non établis formellement, voire avortés, à l’oligarchie ukrainienne.

         Ces aspects « parallèles » du grand déballage ne sont pas les moins insolites. Ils éloignent le haut-le-cœur devant cette fascination trouble de la planète entière.

         Ainsi, coup de théâtre, le personnage de Noam Chomsky, saint-patron de l’ultragauche, surgit sans crier gare dans cette nébuleuse de la dégradation. Bien que, selon toute vraisemblance, innocent des méfaits perpétrés dans l’île maudite, il aurait entretenu une proximité coupable avec le sulfureux milliardaire, ayant séjourné aux Antilles, bénéficié de certaines largesses d’Epstein, de séjours dans des hôtels de luxe, de propositions d’aide financière à des périodes difficiles pour l’intellectuel. Outre-Manche et Outre-Atlantique, c’est une levée de boucliers générale de la gauche et de l’extrême-gauche contre celui qui figurait au panthéon de la résistance au système. D’après les documents, Chomsky aurait conseillé l’escroc sur la gestion de son image média jusqu’en 2018 où le scandale s’annonçait. Des photos du penseur dans l’avion du maquereau, des Chomsky sous le soleil de l’île, de fraternelles accolades avec Ehud Barak, massacreur de Palestiniens, ou Steve Bannon, le populiste américain. Des courriels de l’épouse de l’intellectuel anarchisant — s’adressant à l’escroc comme à un ami intime. Descente aux enfers — de la gauche-paillasson jusqu’aux pasionarias du Woke, l’idole d’hier est vouée aux feux de la géhenne.

Democracy © Andrey Molodkine


         Et comment expliquer ce qui ressort comme une fascination mutuelle entre l’un des meilleurs critiques du militarisme américain depuis les années 1960, comptant au nombre de ses titres de gloire une visite à ses risques et périls au Nord-Vietnam bombardé en 1971, un des opposants les plus pertinents à la guerre d’Irak de 2003 avec ses ouvrages « La Fabrique du consentement » et « La Doctrine des bons sentiments » — et l’homme de l’ombre, l’âme damnée du capitalisme financier, le souteneur préféré des grands de ce monde gravitant autour de deux ou trois des services spéciaux les plus dangereux de la planète ? Au passage, avec l’affaire Andrew Mountbatten-Windsor et le récent scandale Mandelson, on peut se demander si, outre le Mossad et la CIA fréquemment cités, le MI6 britannique, lui aussi… Pure spéculation, bien sûr.

         Revenons en arrière. Le type de théoriciens anarchisants dont Chomsky était devenu l’emblème américain, semble avoir toujours entretenu cette ambivalence. La définition du mot ultragauche, galvaudé aujourd’hui par les ignares qui nous servent de ministres, se réfère explicitement à des gens ayant tout d’abord rompu avec le Parti Communiste puis avec la 4e Internationale trotskyste — en recherche de l’introuvable communisme libertaire, depuis l’Allemagne des années 1930, les scissions libertaires du PKA (parti communiste allemand) et « L’École de Francfort ». Rien à voir avec le gauchisme léniniste et autoritaire 1960-70. Mais dans la confusion moderne, à base d’amnésie, d’un tweet l’autre, la bouillie s’épaissit.



En France, un des fondateurs de cette « mouvance » était un théoricien d’origine grecque nommé Cornélius Castoriadis et pierre angulaire de la revue emblématique de l’ultragauche des années 1950 : « Socialisme ou barbarie ». Il avait rompu avec le PC grec puis la 4e Internationale, et émigré en France pendant ces années d’après-guerre où les SAS anglais, suite au partage du monde de Yalta, massacraient les résistants communistes grecs à l’occupation nazie tandis que Staline glaçait son Pacte de Varsovie en Europe de l’Est. Économiste, Castoriadis travailla à l’OCDE de 1948 à 1970. Chez les anarcho-situs, on disait : « Il détruit la nuit ce qu’il construit le jour ». Dans l’ultragauche, qui se voulait plus cynique que tout le monde, cette ambivalence passait pour un machiavélisme subversif : le théoricien touchait un salaire élevé, au cœur du système à détruire, dont les turpitudes nourrissaient ses desseins révolutionnaires, ennemi de l’intérieur.

         Pour sa part, Guy Debord, théoricien de haut vol lui aussi du « conseillisme » situationniste, s’il n’était qu’un bohème sans diplôme, professa toute sa vie une préférence marquée pour les épouses filles d’industriels finançant la révolution situ. Cette fois encore, dans le milieu — suprême habileté qu’on rêvait d’imiter. Puis, au début des années 1970, Debord croisa le chemin du très riche agent artistique et producteur de films Gérard Lebovici, propriétaire des éditions Champ Libre et sponsor d’un certain nombre des caprices du théoricien révolutionnaire. On parle de pots d’un miel unique déposés par hélicoptère dans la propriété de Debord et sa femme chinoise en Haute-Loire. En 1984, Gérard Lebovici fut abattu dans le sous-sol d’un parking des Champs-Élysées de plusieurs balles 22. Long Rifle dans la nuque. Affaire jamais élucidée. Brigades Rouges, mafia, anciens complices de Mesrine dont Lebovici avait publié le livre « L’Instinct de mort » et protégeait la fille, on se perdait en conjectures. Debord ne parla jamais clairement. Le journaliste d’investigation criminelle Jérôme Pierrat maintient que Lebovici blanchissait l’argent du milieu dans ses productions, un des vices cachés mais notoire du cinéma …

         Quoi qu’il en soit, ce meurtre qui avait tout d’une exécution, mit un terme définitif au compagnonnage du pourfendeur du spectacle marchand et du promoteur de celui-ci, maître du show-bizness.

         De notoriété publique, Debord et Lebovici, hommes d’une intelligence supérieure, étaient fascinés l’un par l’autre, l’homme d’affaires et le penseur subversif.

         On dispose donc, dans l’ultragauche, d’une quantité d’histoires — j’en oublie certainement — où le contempteur du capital est l’ami intime du représentant de celui-ci. Chomsky appartient à cette lignée dont les ambigüités à cet égard sont légion.

         Évidemment, il existe beaucoup d’autres éléments éclairant la proximité Epstein-Chomsky. Mais le substrat historique de cette tendance libertaire…

         L’un des reproches les plus stridents adressés à Chomsky par les pasionarias Woke, tient à son apparent mépris de la « cancel culture » qu’il partage avec Epstein, lorsqu’il lui conseille d’ignorer les attaques féministes et Me too. D’un point de vue strictement technique, le théoricien n’a pas tort : répondre, riposter, se justifier, s’excuser, c’est donner du grain à moudre à l’adversaire. Lorsque les néo-féministes s’en sont pris à mes anciens rédacs-chefs d’eXile, magazine contreculturel moscovite il y a un quart de siècle, Matt Taibi, fils de l’aristocratie journalistique américaine, s’est excusé de ses articles très lestes. Ce qui a déclenché un assaut sans précédent. Mon ami Mark Ames, fils de personne, s’est simplement fendu d’un : Get lost en laissant passer l’orage et s’en est beaucoup mieux sorti. Contrairement à Epstein, ni l’un ni l’autre n’avait le moindre viol à se reprocher, juste quelques provos dans le Moscou incendiaire des années 1990.

         Chomsky, linguiste, n’avait peut-être pas que des comptes d’homme vieillissant — Debord aussi était réac sur le tard — à régler avec les néo-féministes. Une bonne partie des thèses Woke, mettant en avant la « victime », sont fondées sur la French Theory (Barthes, Derrida, Foucauld, Lacan…) exportée puis simplifiée dans les universités américaines — et retour à l’envoyeur, tout d’abord sous la forme du polititcorrect et ensuite… L’obscur salmigondis de la French Theory  mélangeait psychanalyse, critique sociale, et… linguistique, jusqu’à la « sémiotique ». Les Américains, assez patauds en dialectique, en rendirent une version à mi-chemin entre éternel stalinisme gauchiste et le jansénisme puritain qui leur est propre. Celle-ci s’appuyait sur un certain nombre d’interprétations approximatives et de vulgarisations détournant des notions abstraites jusqu’à l’absurde de l’étude structurale du langage. Pour donner un exemple européen, la notion de « genre » dont on nous rebat les oreilles est basée sur une traduction littérale et erronée du gender américain, terme dont l’acception est un peu plus large. Le « genre », en français est une notion grammaticale : genre masculin et féminin. Pour parler du sexe biologique, il faut (fallait) préciser « genre sexuel ». On reproduisait en miroir les errements d’Outre-Atlantique : simplifier la simplification. Aux yeux d’un Noam Chomsky, technicien et même ponte de la linguistique, ces erreurs grossières trahissaient l’amateurisme. De plus, Chomsky défendait une conception « technologique » de la linguistique avançant, au-delà des principes d’acquisition et d’imitation traditionnels, l’idée d’une pré-programmation biologique du cerveau humain à une langue mondiale, qui s’adapterait aux conditions locales. L’ensemble évoquant à peu près un ordinateur. En ce sens, le penseur était « mécaniste ». Les déconstructions poststructuralistes entraient directement en concurrence avec son travail. Au-delà d’un agacement de vieillard face au braillardes et braillards, on peut chercher là une des causes de l’hostilité de Chomsky au néo-féminisme wokiste.

Linguistique autodidacte


          L’anthropologue anglais Chris Knight, auteur du livre « Decoding Chomsky » offre une autre piste expliquant la cordialité qui marquait les relations du théoricien et du maquereau du jet-set planétaire. Il rappelle que malgré son hostilité publique au militarisme américain, le linguiste avait passé sa vie au cœur même de celui-ci : le Massachussets Institute of Technology dépendant du Pentagone, fréquentant quotidiennement des hommes qu’il appelait des « criminels de guerre », entretenant avec eux des rapports conviviaux et parfois amicaux. Knight cite notamment John Deutsch, futur directeur de la CIA, avec qui, paraît-il, Chomsky déjeunait fréquemment. Dans cette université, on élaborait la doctrine de guerre, et les armes, notamment les missiles. Dans un premier temps, une des raisons qui poussèrent le MIT à recruter Chomsky, était l’utilité présumée que sa théorie de pré-programmation au langage du cerveau humain aurait eu, dans les balbutiements de l’ordinateur de l’époque, de précieuse pour un langage universel des missiles. Ce qui se révéla complètement faux. Mais, poursuit Knight interrogé par le blogueur YouTube Owen Jones, sa théorie linguistique avait un autre usage possible dans le volet idéologique d’une institution comme le MIT : la linguistique de Chomsky, informatique avant la lettre, contrait radicalement les notions de matérialisme historique et dialectique de l’ennemi soviétique.

Paradoxalement, conclut Knight, la place de Chomsky au cœur du militarisme américain lui permettait d’en faire une critique radicale et informée. En ce sens, on retrouve le modèle Castoriadis, planificateur du marché européen le jour et adversaire la nuit. Le capitalisme n’est ni de droite ni de gauche. On pourrait multiplier les exemples, de l’intérêt montré par la CIA pour des penseurs issus de la gauche ou extrême-gauche (prouvé par des dossiers déclassifiés) tels que Foucauld ou l’inénarrable BHL, jusqu’à la Paris Review, dirigée par « l’écrivain-voyageur » Mathiessen, où l’on retrouve des contributeurs de la gauche radicale des années 1960, tels que l’écrivain Norman Mailer. Mathiessen reconnut plus tard avoir été directement financé par l’USAID (aile financière de la CIA) dans son initiative « contre-culturelle » anticommuniste. On sait le rôle qu’ont joué hippies et LSD dans les progrès de l’ordinateur et d’Internet, expliqué en détail par le journaliste russo-américain Yasha Levine dans son livre « Surveillance Valley ».



         Chomsky était donc déjà, bien avant Epstein, cul et chemise avec le gotha du complexe militaro-industriel. Ses ambigüités étaient multiples. Au-delà des compromissions avérées, les séjours sur l’île d’Epstein, les séjours dans la demeure new-yorkaise de l’escroc, les largesses de celui-ci réglant des notes d’hôtel pour le théoricien (pourtant riche) et sa femme, j’en passe, faciles à retrouver et d’un intérêt mineur — on ajoutera un aspect « romanesque ». La fascination qu’exerce « l’ennemi ». Au cœur nucléaire de l’hyper-capitalisme, les théoriciens d’ultragauche jouissaient de leur prescience. De leur côté, les puissants de ce monde éprouvaient le plaisir trouble de frayer avec leur « négation ». Dans le cas de Chomsky et Epstein, deux intelligences exceptionnelles — quoi qu’on puisse dire de l’escroc, son intelligence ne fait aucun doute — se reflétaient en miroir… extrêmement flatteur. C’était certainement aussi le cas de Debord et Lebovici. Ne sous-estimons pas le rôle de la vanité dans cette histoire. On donnerait cher pour obtenir des enregistrements de leurs dialogues, certainement farcis d’ironie perverse. Enfin, on soulignera la « parenté du privilège ». Aucun des théoriciens cités ne sortait du caniveau. Le vertige du génie subversif devenait jansénisme et accès aux plus hautes sphères. Pour un Epstein, arriviste sans scrupules, d’une humble famille juive de Brooklyn, parler à un des intellectuels majeurs du siècle était sans aucun doute une consécration.

         Thierry Marignac, février 2026