HÔTEL DES
ACTES IRRÉVOCABLES
L’écrivain Jérôme Leroy et un des rares poètes lisibles en langue française, qui consomme parfois ce
genre de publications, m’avertit hier soir, qu’un grand quotidien du soir
parisien, organe de désinformation officielle, a fait la une de son supplément
littéraire sur le dernier livre de Carl Watson, traduit par Benoît Laudier.
Surprise, surprise, Benoît avec qui j’ai fait connaissance il y a plus de vingt
ans, n’était pas de ce bord-là, venu de la rédaction de la revue « Réaction »,
des éditions du Rocher tendance néo-hussard. Bon, les hommes changent aussi vite
que les villes sur lesquelles se lamentait le grand Baudelaire. Par ailleurs,
j’y reviendrai, Benoît est aussi traducteur que moi je suis bouddhiste. Bon, on
ne vit plus dans un monde où la compétence est requise.
J’ai fait la connaissance de Carl Watson en été 1992, dans
un New York surchauffé en préparant l’anthologie « Jungles d’Amérique »
pour les éditions de l’Arbre à came, anthologie plus tard publiée en poche par
10/18. Le premier texte qu’il me donna « La Chambre d’Harry » était
si violent, si bouleversant, que je décidai, à sa grande déception, de ne pas l’inclure
dans l’anthologie — il allait écraser tous les autres par la pure beauté de son
lyrisme, dés la première phrase : « Il faisait des rêves très
intenses de ponts jetés par-dessus les années, de ponts jetés loin dans le
Southside… »

Je promis néanmoins à Carl une publication en France à tout
prix et il ne me crut sans doute pas, dans son scepticisme natif. Mais ce texte
m’obsédait. Il s’agissait de l’errance et des ruminations sans repos d’Harry à
la recherche d’une chambre propre et nette — lui qui vivait dans un hôtel-cage
pour déshérités — qu’il se représentait ainsi : « Il n’y aurait pas
de miroir ». Cette chambre dont il avait une vision si nette, il l’avait
peut-être déjà louée dans un passé brumeux. Et Harry traversait sans fin les
bas-fonds du Southside avec ses monstres jaillis du bitume, ses marchés en faillite,
toujours si près de la chambre qu’il ne trouvait jamais. Sans doute — le lieu
magique de l’écriture. À Paris, je confiai avec ferveur à Daniel Mallerin,
éditeur du Dernier Terrain Vague : « J’ai trouvé un génie littéraire ».
Je n’avais pas encore traduit une ligne, mais il me crut, ma fièvre était
contagieuse. Je ferraillais quelque temps avec le style ornementé et déroutant
de Carl Watson, un petit homme maigre et saisissant, qui vivait dans le Bas-Manhattan,
Carnell Street, je crois, sous Houston et Alphabet City. Chez lui, on entendait
gueuler les dealers portoricains dans la rue. Puis, je m’habituai à son style,
très caractéristique de Chicago où il avait vécu longtemps, originaire de Gary,
Indiana. En traduisant, quelque temps plus tard, « Un Fils de l’Amérique »
de Nelson Algren, l’amant de Simone de Beauvoir, je reconnus certaines tournures
architecturales, découvertes chez Carl Watson. Le Dernier Terrain Vague publia
bientôt « La Chambre d’Harry » dans une très belle édition
introuvable aujourd’hui, avec une couverture et des illustrations de Philippe Gerbaud. Watson, toujours vagabond, fit le déplacement jusqu’à
Paris. Nous nous retrouvâmes dans un vernissage rue du Temple, un soir d’hiver.
Une très belle jeune femme s'était ausi dérangée, attirant tous les
regards. C’était une collaboratrice de la défunte revue « Digraphe »
qui s’était prise de passion pour les textes de Carl. Elle avait publié dans la
revue une autre nouvelle de Watson, traduite par votre serviteur, « Le
Sang sur la plaine est un piège », où il étalait son obsession du
quadrillage territorial, lignes télégraphiques, découpage du terrain, routes,
voies de chemin de fer… jusqu’à un filet de sang sur la carte par l’auteur qui
se tranchait les veines. Carl semblait se conformer à l’antique définition
de la littérature : « The Ancient Art of Madness ». La
belle jeune femme s’était enflammée. La rumeur lui attribuait des relations
intimes avec le patron Gallimard. Quoi qu’il en soit, peu de temps après, je
décrochais un contrat de la Grande Maison pour traduire le premier roman de
Watson, inédit aux États-Unis : « Hôtel des Actes Irrévocables »,
qui sortit en 1997.
Le pouvoir hypnotique de Watson ne se démentait pas, puisqu’en
1999, j’obtins une bourse du CNL pour traduire son plus beau recueil de récits :
« Sous l’Empire des oiseaux ». On y retournait dans le Southside de
Chicago dans les cercles de l’enfer des bas-quartiers, sous les nuées inaccessibles.
Chaque texte de ce recueil était une tentative de style particulière. Ce titre
devint bientôt pour moi une ritournelle, une définition des bas-fonds.

Le recueil fut quelque temps optionné par les éditions de l’Olivier
qui ne le retinrent finalement pas. C’est là que surgit Benoît Laudier, dont
les éditions Vagabonde n’avaient à leur actif à l’époque qu’une seule publication :
« Roger Nimier, le Grand d’Espagne » de Pol Vandromme. J’hésitai à
lui refiler le bébé, c’était un jeune éditeur peu fortuné, je craignais de
creuser son déficit. Mais il était très enthousiaste et finit par le publier.
Ce recueil eut droit à une chronique élogieuse de Jean-Marc Parisis dans le
Figaro et se vendit correctement, à ma grande surprise.
Il y eut ensuite « Une Vie psychosomatique » où,
de mon point de vue, Watson commençait à se répéter, à se servir de ficelles, même
si le bouquin était encore éblouissant. Benoît Laudier prenait très mal mes
critiques, devenant soupçonneux. Classique avec Carl, il suscitait l’idolâtrie.
Puis survint la pénible aventure de « À
contre-courant rêvent les noyés », 2019, où Watson démontait les
mécanismes de l’identification aux vedettes — Billie Holliday, Janis Joplin,
Edith Piaf — autour de l’histoire de bâtardise pas très bien ficelée d’une
jeune femme, chanteuse de rock ratée. Il voulait vendre, me confia-t-il. Il
restait dans ce texte quelques-unes des fulgurances du passé, mais l’ensemble
était branlant. Benoît Laudier était fou de rage que j’ose confier mes doutes
au Génie. Persuadé que je sabotais, il récrivit ma traduction et m’envoya sa
version. Las ! L’anglais hillbilly du nord de Watson lui échappait
complètement, faux-sens et contresens abondaient. Il prenait par exemple une
interjection du vocabulaire des ploucs comme « why », qui sert simplement
à ponctuer une phrase, pour l’interrogation : « Pourquoi ? ».
Je rétablis ma version en lui expliquant ses erreurs et en me tournant vers
Carl pour confirmer. Ce fut finalement ma traduction qui fut publiée avec le
soutien de l’auteur. L’épisode était suffisamment désagréable, pour que je dise
à Benoît Laudier : « Dorénavant, fais ce que tu veux avec Carl ».
Aujourd’hui, le traducteur comme moi je suis astronome, a
décroché le pompon, avec l’organe de la désinformation officielle. Carl va
peut-être vendre un peu plus. C’est tout le mal que je leur souhaite. Je note
qu’à mon époque, celle des plus beaux textes de Watson, ce torchon bobo n’avait
jamais entendu parler de lui et s’abstenait soigneusement de signaler ma
présence.
C’est la seconde fois qu’un de mes poulains américains
apparaît chez les désinformateurs. Lors de la première, en 1996, une critique
grandiloquente du chef-d’œuvre de Bruce Benderson « Toxico » signée
par un certain Abescat — pas un mot sur la traduction.
Faut-il en concevoir de l’amertume ? Finalement,
non. Que ces gens-là restent entre eux : ils se méritent les uns les
autres. Rétablir la vérité historique suffit.
Thierry Marignac, juillet 2026.