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18.11.22

In Memoriam Kira Sapguir









La mort de Kira Sapguir 
    

     Verser de l’encre sur les tombes est une regrettable habitude dont on se passerait volontiers, si le Grand Fabricateur n’avait, au mépris des lois de la République Française, programmé l’obsolescence dans la machine humaine. 
     Aujourd’hui, Antifixion est en deuil, comme une certaine partie de la diaspora russo-française : Kira Sapguir, membre permanent du Comité Central Blogueur, nous a quitté, dans la nuit du 15 au 16 novembre, indique la nécrologie de L’Observateur Russe
     
    Il y a tout juste 4 ans, elle m’invitait un soir de novembre 2018, à fêter les 40 ans de son installation à Paris, en 1978. Nous étions en terrasse d’un café de cette place Beaubourg hideusement défigurée par la muséographie moderne. Kira fumait comme un sapeur et bien que frigorifiée par un vent déferlant à son aise sur la dalle de béton, elle tenait à rester dehors. Elle était d’humeur extatique au fil des petits verres de vin rouge en rappelant des épisodes de sa métamorphose en Parisienne. Assez rapidement, je suggérai un changement de place stratégique à la table que nous occupions, sentant une migraine pointer sous mon crâne exposé aux résistances électriques qui « chauffaient » la terrasse, à une vingtaine de centimètres de ma calvitie. Grelottante, elle accepta mon offre avec enthousiasme. 
    
     Si j’étais l’unique participant convié à cette célébration solennelle, je ne le devais ni à ma profondeur subjective, ni à mon sex-appeal. Ce n’était non plus dû à cette solitude progressive qui finissait par peser sur cette fantaisiste de tous les instants. En effet, me disait-elle, c’est au fil de notre collaboration et dans ces pages d’Antifixion et dans l’aventure du recueil de poèmes en bilingue Des Chansons pour les Sirènes et dans d’autres entreprises encore, qu’elle avait eu pour la première fois l’impression de briser le mur de verre, qui séparait la diaspora russe de la France. C’était chez elle une expression récurrente, cachant avec élégance et discrétion certainement pas mal de rage et de déception : Le mur de verre. Elle me calmait moi-même avec humour dans mes mouvements d’humeur contre la nation qui n’a aboli les privilèges que pour mieux les rétablir : Mais enfin, Thierry, tu n’es pas un cas particulier !… En France, on traite tout le monde mal !… 
    
    Si elle ne détestait pas briller dans le demi-monde russe, elle était sans illusions sur celui-ci dont les luttes intestines qui sont le lot de toutes les émigrations lui semblaient surtout comiques. Et elle aspirait à la reconnaissance en France d’une œuvre assez considérable de nouvelliste, romancière, journaliste et poétesse. Mais elle collaborait surtout aux publications émigrées notamment La Pensée russe, hebdomadaire où elle publiait des articles par intermittences, dont l’une avait été assez longue… 

    En effet, elle avait débarqué à la rédaction du journal quasiment à son arrivée en France et son esprit caustique s’était délecté du cirque de la « dissidence », à l’époque fort à la mode, de ses personnages, de sa part d’ombre et de ses impostures. Épouse du grand poète Henri Sapguir, elle avait été adoptée d’entrée, puisqu’ils se connaissent tous, et qu’elle avait joué un rôle non négligeable dans la scène bohème, underground, du Moscou des années 1960-70. Elle le raconte quelque part dans nos pages qui lui sont consacrées, c’est chez elle et son mari qu’Edouard Limonov s’était réfugié après s’être tranché les veines dans le but de faire flancher la belle Elena Shapova, pour qui le poète se languissait d’amour… Kira avec la joie qui la caractérisait, avait déclaré à Édouard : Tu peux te réjouir, avec Elena, tu as trouvé une partenaire de jeu pour ta vie entière… 

     Du cirque de la dissidence, de la nébuleuse de La Pensée russe, Kira avait tiré un roman satirique n’épargnant personne : Tissu de mensonges (non traduit en français, malgré toutes mes recherches d’éditeur). Les acteurs en étaient reconnaissables dans le milieu, bien qu’ils fussent tous affublés de surnoms farfelus, dérivés de leurs caractéristiques les plus saillantes. Toujours à la limite de la caricature, mais sans y sombrer, Kira décrivait ce petit monde comme un théâtre de l’absurde, aux appétits démesurés, à l’inflation verbale constante, aux volontés de puissance à peine déguisées, aux jalousies féroces. Je crois qu’elle ambitionnait la place de la grande romancière satirique Teffi émigrée des années 1930, dont les textes sur des coalitions rivales de Russes Blancs montant des gouvernements en exil au fond de chambres de bonne pour se trahir aussitôt avaient la même ambiance de tempête dans un verre d’eau. Dans Tissu de mensonges, mon personnage préféré était un faux agent du KGB se faisant passer pour tel dans le but d’escroquer tout le monde. Kira faisait preuve d’une virtuosité et d’une férocité éblouissante, ce qui ne lui valut pas que des amis. Elle fut écartée un temps, après la publication de ce roman, de la rédaction de La Pensée russe. Si elle me racontait tout ça en riant, il lui en était resté une pointe d’amertume à double tranchant : lors de sa mise au placard, ostracisée, elle s’était tournée vers la France terre d’accueil qui ne lui avait strictement rien accordé… 



     La traduction lui avait alors fourni une issue, ainsi que la cartomancie. Moscovite de la bohème, Kira vivait en équilibriste. C’était une traductrice brillante et inspirée. Ses chansons de Brassens en russe sont aussi farfelues que l’original. Lorsqu’elle traduisit mon roman Morphine Monojet pour le romancier éditeur de Pétersbourg Andreï Doronine, elle fit des prodiges avec mon argot de camé parigot 1979, grâce au jargon des rues de Moscou qu’elle possédait sur le bout des doigts. Et puis elle tirait les cartes, faisait tourner les guéridons, lisait dans le marc de café, prédisait l’avenir. Je crois me souvenir que ce personnage haut en couleurs m’avait confié un jour qu’après son bannissement provisoire de la diaspora, elle avait survécu quelque temps en jouant les voyantes. J’ai beaucoup jonglé dans la vie, mais ça, ça m’avait bluffé. 



     Quand Kira souffrait des crises de désespoir qui sont le lot des fantaisistes, c’était en général que son ordinateur antédiluvien était brusquement en panne, que le brave moujik qui lui réparait était en vacances ou qu’il avait la gueule de bois. Nous eûmes des dialogues épiques au téléphone, puisque je m’y connais autant en informatique qu’en chirurgie du cerveau. Plus tristement, ces dernières années, quand la maladie la frappait. Mais sa crise de désespoir la plus spectaculaire — et je ne peux refermer ce chapitre funèbre qu’avec la note d’humour qui convient à cette grande farceuse — l’avait ramenée dans un bureau que je louais il y a vingt ans et où j’hébergeais provisoirement le grand écrivain américain Carl Watson. J’étais sur le point de quitter les lieux lorsque Kira survint, en larmes. Elle ne voulait même pas rentrer chez elle. Elle pleurait comme une gamine. Elle avait pas mal picolé, ses propos étaient embrouillés et je les traduisais au fur et à mesure en anglais à Carl Watson, peinant à contenir mon hilarité. Je finis par déterminer que lors d’une séance de guéridon en compagnie d’autres dames, elle avait tenté de communiquer avec feu son mari, mais que celui-ci s’était intéressé à une autre. Ce soir-là son désespoir était sincère, c’était une adolescente de 14 ans, trahie par son premier amour. Lorsque je la revis ensuite, me moquant légèrement d’elle, elle finit par rire elle aussi de sa jalousie posthume… 

     Sinon, c’était une Grande Dame d’une générosité impeccable. Je lui dois d’avoir eu accès à la poésie de deux monuments : Sergueï Tchoudakov et Boris Rijy. Je lui dois d'avoir traduit le poète kazhak, Bakhytjan Kanapianov. Elle m’envoyait leurs vers au cas où ça me plairait, avec une intuition redoutable et un goût jamais démenti. Si elle s’intéresse à quelqu’un d’autre que moi ce soir en séance spirite, je lui fais une scène ! 

    On peut retrouver de nombreux, articles, récits, nouvelles de Kira Sapguir dans nos archives, aux pages qui lui sont consacrées.

     Thierry Marignac, 18-11-2022

3.11.22

Sonia Mossé, reine sans couronne de Gérard Guégan

     



    Le nouveau livre de Gérard Guégan s’ouvre sur un ciel aussi désespérément gris que celui du matin où j’écris ces lignes, il y a 80 ans presque jour pour jour, à la Toussaint 1942. Je pourrais pousser le parallèle un peu plus loin, d’une guerre lointaine aux échos assourdis de boucherie bien réelle, puisque Sonia Mossé, l’héroïne de Guégan, rédige une lettre à la brasserie Lipp, parmi les trafiquants du marché noir, tandis que c’est en novembre 1942 que se déroulent les combats les plus acharnés de la bataille de Stalingrad. Il y a quelques jours — en déjeunant avec une amie russe dans une brasserie de St-Germain — j’ai eu le même sentiment d’insouciance grossière et de danger imminent par rapport aux évènements si mal connus, mal rapportés et mal compris se déroulant au versant oriental de l’Europe. Mais, en 1942, tandis que la plume de Sonia court sur le papier à lettres à en-tête, il y a un autre acteur dans l’ombre et la différence est de taille : la mort qui rôde dans les trenchs de cuir noir de la Gestapo, flanquée de la police française. Sonia Mossé qui est juive, a conscience alors de s’exposer, mais elle provoque Paris depuis presque une décennie avec ses apparitions sur les scènes de cabaret et la liberté de ses mœurs d’homosexuelle. De surcroît, son ami Paul Éluard, en bon surréaliste, lui a conseillé le paradoxe, se montrer pour passer inaperçue…



         Depuis une quinzaine d’années, Guégan poursuit une guérilla au gré des éditeurs, pour sa passion de l’entre-deux-guerres, de l’anticulture et du document. Le cycle commençait je crois, par Fontenoy, l’opiomane de la LVF. Il aura donc abordé, affronté son thème de bien des manières, sans craindre le paradoxe, puisqu’au cœur de cette modernité en marche il y a un siècle, on trouve le pire et le meilleur, que Guégan aura décliné sans faillir, avec Drieu, Boukharine, Hemingway, Fraenkel… composant ainsi un tableau débridé rappelant Le Sabbat de Maurice Sachs — la comparaison est irrésistible. On retrouve en effet une plume envolée et acide pour décrire la fulgurance, le passage rapide, de la « reine sans couronne » de Gérard Guégan.

         Je note que l’album Man Ray édité par le Centre Pompidou semble différer de Gérard sur un point anecdotique : ce dernier n’attribue à Sonia la lesbienne qu’un seul homme — Paul Éluard, le mari de la belle Nush dont elle s’était tout de suite éprise, et qui avait assisté aux ébats des deux femmes. L’album Man Ray la présente comme « amante d’Artaud ». Gérard ne fait mention nulle part d'une telle liaison. Le seul lien charnel entre ces deux personnages — c'est la morphine, dit Guégan. Il faut souligner cependant que c'est grâce au vieux cinglé qu'on découvre sur scène la belle Sonia qui éconduit les hommes. Au milieu des années 1930, l’homme du théâtre et son double lui confiera un rôle dans sa pièce Cenci après s’y être tout d’abord refusé. À travers toutes ses incarnations d’actrice, modiste, graphiste, jusqu'à sa fin atroce à Sobibor, Sonia ne cessera plus de briller au firmament du ciel bohème de Paris.

         Il reste à évoquer ce talent singulier  de Guégan à nous forcer l’intimité, les coulisses d’Aragon, Cocteau, Nizan, Derain ou Breton, comme si on les écoutait, par le biais de dialogues vifs et limpides, la description d’une vie de strass et de frivolité, d’instants sans importance recelant le sens de l’époque. Puis à remarquer que son héroïne a quelque chose en commun avec Fraenkel, héros du précédent opus : elle se refuse à écrire. Mais contrairement au médecin du Normandie-Niémen, qui ne cherche qu’à disparaître jusque dans la tombe, elle aime les feux de la rampe, attirer l’attention, resplendir dans l’antimondanité où elle règne sans couronne et sans partage.

         De ce dernier volume de la saga des années 1920-30, Guégan a su faire un véritable roman, au sens de cette ancienne définition du roman aujourd’hui oubliée : C’est l’histoire d’une reine qui avait du malheur…


    Thierry Marignac, 3-11-2022.