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27.6.21

L'Heure du loup de Pierric Guittaut

 



    Chers lecteurs, 
     Je me plains toujours dans ces cas-là, mais au risque de lasser, je recommence. 
    Le dernier roman de Pierric Guittaut, L’Heure du loup, a de terribles défauts, pas moins de quatre : il est excellent, saisissant, torride et bien ficelé. En d’autres termes — il va me donner du fil à retordre pour en parler sans déchoir. 
     Si l’on vivait dans un monde où le talent est récompensé, les racleurs de crincrin du nature-writing auraient du souci à se faire, parce qu’avec Pierric Guittaut — le loup est dans la bergerie. 
     Que les médiocres se rassurent, nous n’en sommes pas là. 
     C’est en approfondissant le personnage déchiré de Remangeon — surgi dans D’Ombres et de flammes — , gendarme fanatique de son devoir et peu apprécié de sa hiérarchie, relégué en Sologne profonde, que Guittaut livre son roman à mes yeux le plus abouti. 
     C’est en affûtant ses thèmes jusqu’à l’imperceptible fil du stylet, que Guittaut peut laisser libre cours à un souffle de lyrisme, de violence et de crudité qui n’a plus rien à envier aux Grands Sudistes du siècle dernier, seul le nom de Caldwell me revient en mémoire, mais Pierric pourrait vous en citer bien d’autres. 
     Guittaut est désormais bien campé dans sa campagne mondialisée, défigurée par la gestion technocratique et les manipulations écolo-polluantes, proie de toutes les convoitises des planificateurs et idéologues — Un territoire vierge ! Il lui suffit désormais de quelques allusions et descriptions pratiques des manœuvres en cours pour qu’on soit de plain-pied dans un bled reculé qui n’est plus qu’un bout de planète irradié par l’absurdité dévorante d’un système radioactif. Tandis que le backwoods noir, cher à l’auteur, s’enfonce dans ses forêts malsaines peuplées d’ombres inédites, indices toujours plus troublants d’une revanche de forces telluriques déréglées. Elles ont pris corps dans l’âme contradictoire et violente de Remangeon gendarme fils de rebouteux, rebouteux lui-même après les heures de service.


      Un homme coupé en deux : éthique de militaire en conflit avec un savoir immémorial irrationnel.            C’est en pleine crise conjugale, au lit de sa maîtresse épouse de notable, que l’appel interrompt la crise de culpabilité du gendarme après l’amour : une jeune fille déchiquetée dans les bois par un animal sauvage, sans doute un loup, espèce récemment réintroduite dans la région sous la pression naturaliste de groupes d’importation américaine aux nostalgies post-modernes, Feral et Wolfwatch qu’un pouvoir régional en réalité vacant a laissé s’implanter. Pourvu qu’on puisse gérer et s’embourber les crédits écolos… 
    Équipées, battues, manifs de défenseurs de la nature, écheveau d’intérêts contradictoires, sur le fond d’intrigues villageoises, de commérages venimeux et de vieilles haines — c’est toute l’habileté de Pierric Guittaut, cette coexistence du plus synthétique de l’Ère de l’Information et du plus éternel vase clos de la province reculée. 


    Si je note, avec un certain amusement, la récurrence des orages— dont il sait transmettre la beauté magnétique — dans l’œuvre de Guittaut, celle-ci est toujours contrebalancée par la description clinique des déprédations post-industrielles sur le paysage. Ici, la méthanisation. Au titre des bonnes idées écologiquement correctes occasionnant plus de dommages que de bienfaits, elle ne peut rivaliser qu’avec les éoliennes !… Il s’agit de transformer les excréments en gaz. Les conditions d’épandage sur divers terrains métamorphosant l’utopie en cauchemar. Guittaut en dresse le portrait. Comme les méthaniseurs sont aussi défenseurs du loup, on touche dans ce passage à une des clés du roman. 
    Les suspects foisonnent, au sujet de la jeune fille déchiquetée. Un dresseur de pitbull en rapport avec elle, demeuré local. Un méthaniseur. Un gros loup féroce, peut-être le personnage le plus singulier du roman. Chez Guittaut, même la forêt est un personnage, quand elle grouille, enferme, hurle. 
    Tandis que le gendarme Remangeon, erre sans chemin dans les monts de ses sens, disait Rainer-Maria Rilke, dans un bled où tout se sait, où femme et maîtresse négligées préparent leur vengeance contre lui. Où d’autres femmes encore convoitent le beau gendarme baraqué — planquées dans des fermes hors des sentiers battus. 


    Je me flatte depuis un certain temps d’être un des rares à avoir signalé le talent particulier de Pierric dans les scènes érotiques et les personnages de femme. Les premières abondent dans l’Heure du loup, et on ne s’en plaint pas. Les secondes, quatre, sont criantes de vérité. Croyez-moi, l’exercice est délicat. Les auteurs, tant hommes que femmes, sont nombreux à se vautrer en la matière, soit qu’ils se masturbent visiblement, soit qu’ils sombrent dans l’insignifiance, voire la mièvrerie. Pierric sait concocter ce cocktail où l’action physique en cours est inséparable des projections mentales qui lui donnent lieu — dans un parallélisme indispensable. Les dialogues des partenaires amoureux mélangent avec une singulière adresse la réserve, parfois la gêne, la proximité, le désir et la cruauté. 
    Le p’tit frère m’a encore épaté ! 

    L’Heure du loup, Equinox’, Les Arènes, 248 p., 17€.

21.6.21

Naître Personne de Albert Likhanov

 




    Il y a quelques semaines, dans une totale « discrétion » de la valetaille médiatique, est paru chez La Manufacture de livres l’excellent roman « Naître Personne » d’Albert Likhanov, qui raconte le recrutement par un gangster d’un orphelin dans les effroyables années 1990 — que la même idéologie occidentale cherche à ensevelir dans le silence, pour qu’on ne cherche surtout pas les racines du rejet global d’une Euro-Amérique prédatrice dans une partie significative de la population russe. 
    Un ami, Benjamin de Surmont, auteur de l’excellent blog Dada-spontex m’envoie le message suivant au sujet de ce livre : 

    Cher Thierry, 
    J’ai lu ce qui me semble être ta dernière traduction à La Manufacture de livres,  Naître personne. Je m’attendais, en commençant ce « témoignage », à un document du genre de Banditsky, à un texte journalistique (le nom de Likhanov m’était inconnu). Autant te dire que j’ai été soufflé ! Évidemment, l’histoire est passionnante mais on est loin, très loin, des polars sur la mafia russe. Les descriptions psychologiques, très fines, et les décrochages poétiques (les paroles des chansons !) élèvent ce livre à un autre niveau. Je ne sais pas si c’est toi qui a eu l'idée de traduire et éditer ce bouquin mais je trouve que c’était un excellent choix ! 
     
    En effet, Likhanov ayant dirigé le Fonds Russe pour l’Enfance, il a eu toutes les possibilités d’examiner la situation dans ces années 90 de sinistre mémoire, sans caricaturer. L’orphelinat qu’il dépeint est loin d’être un paradis, exil froid et sans âme, sans être un enfer pédophile comme il est de coutume de décrire, après les révélations multiples concernant l’église catholique en Irlande ou au Québec. De même sa connaissance des milieux criminels et son savoir-faire de conteur soviet, lui permettent de décrire très exactement le recrutement dans une bande de racketeurs tel qu’il se pratiquait alors en prison, dans la rue, dans un orphelinat… Chez les voleurs dans la loi
     Un tableau à mille lieux des clichés de la propagande médiatique occidentale dans sa bave haineuse et son ordre du jour — qui donne un certain nombre de clés sur la Russie d’aujourd’hui, sans être complaisant. 
     Thierry Marignac, juin 2021

Naître personne, Manufacture de livres, Albert Likhanov, traduit par Thierry Marignac, 362 pages, 20,90 €.

12.6.21

Le tombeau confident de mon rêve infini: deux poètes russes et la mort.

    Récemment rappelés à l’ordre par notre Comité d’Éthique à la sévérité exemplaire pour un incident mineur, nous tenterons ici, dans un autre genre, de ne pas putréfier d’exégèse le minimalisme de nos deux poètes brodant sur la tombe à 45 ans de distance. On soulignera tout de même qu’il s’agit d’un thème indémodable, que l’actualité récente a ramené au premier plan. 
    On notera que chez l’un comme chez l’autre l’économie de moyens est frappante. En accord avec leur sujet, leur style est dépouillé. Le vieux Kropivniski reste impersonnel dans un humour qui grince comme un ricanement d’outre-tombe. Tandis que le jeune Ryjii tient dans la pure émotivité d’une adresse sentimentale, bien que les images dont il use ne soient pas dépourvues d’une ironie amère…     

    C’est à la demande du musicien de Pétersbourg, Vsevolod Dorokhov, qui compose des mélodies sur les poèmes de Ryjii, et souhaite les chanter en français aussi, que nous avons traduit cet ultime poème. 


(Traduction © Thierry Marignac)
 
L’homme 

 Il est à la terre rattaché tellement, 
Malheureusement, il n’est pas très résistant : 
L’échéance de sa vie est courte foncièrement : 
Le corps est un matériau pourrissant. 
 
Il fut jeune, il allait étudier, 
 Mais quelle horreur : 
Il a mûri rapidement. Et 
Il a senti de la mort la terreur. 
 

Parmi les dépouilles mortelles, les décomposés, 
Tous ceux qui sont du siècle prisonniers — 
Modestement son court siècle il a traversé 
Cet humain avec humilité. 

 Et voici la vieillesse arrivée. 
Ah, comme semble racorni ! 
Il est devenu chauve, il est devenu gris — 
En fait, il a perdu toute beauté. 

 C’est un poète. Son âme comme avant, 
Baigne dans l’espoir aveuglant 
Et la rêverie comme un firmament étoilé 
— Et la mort lui semble absurdité. 

 Il appréciait les teintes de la vie 
Les caresses de femmes, et l’amour, 
La beauté de la nature dans ses atours, 
Et le babillage de la poésie. 
 
La mort est-elle possible ! Dieu tout-puissant ! 
Comme c’est absurde ! Qu’est-ce que c’est vraiment : 
Vivre et être et brusquement que quick 
Après d’intolérables souffrances iniques ? 

 Pourquoi donc est-il né ? 
Ou bien le monde terrestre a-t-il seulement rêvé ? 
Ou bien la vie n’est-elle qu’un délire insensé 
Et l’univers ne peut exister ? 

 Il est à la terre rattaché tellement, 
Mais il est fragile, malheureusement : 
Quelque chose tremble et kapout — 
Comme s’il n’avait jamais vécu là, sans doute. 

 Rien ne savent les gens. 
En bêtes sauvages, ils naissent en errant, 
Vivant, se multipliant, 
Et après — ça y est enfin mûrs — crevant. 

Evguéni Kropivnitski, 5 octobre 1955. 




ЧЕЛОВЕК 

 Он к земле привязан очень, 
К сожаленью он не прочен: 
Жизни срок сугубо мал: 
Тело – тленный материал. 

 Был он млад, ходил в гимназию, 
Но какое безобразие:
 Возмужал он быстро. Ах, 
Он почуял смерти страх. 

 Среди тленных, среди бренных, 
Среди всех от века пленных – 
Прожил скромно краткий век 
Сей смиренный человек. 

 Вот и старость наступила. 
Ах, как выглядит он хило! 
Облысел, стал он сив – 
 В общем стал он некрасив. 

 Он поэт. Душа как прежде, 
В ослепительной надежде 
И мечта как звездная твердь – 
И ему нелепа смерть. 

 Оценил он жизни краски 
И любовь и женщин ласки 
И природы красоту, 
И поэзии лепоту. 

 Неужели смерть! О боже! 
Как нелепо! Это что же: 
Жить да быть и вдруг каюк 
После нетерпимых мук ? 

 Для чего же он родился ? 
Или мир земной лишь снился ? 
Или жизнь нелепый бред 
И не существует свет ? 
 
Он к земле привязан очень, 
К сожаленью он непрочен: 
Что-то трахнет – и капут – 
Словно он не жил тут. 

 Ничего не знают люди. 
Как зверьё родятся в блуде, 
Размножаются, живут, 
 А потом – готово – мрут. 

 Евгений Кропивницкий, 5 октября 1955. 

(Traduction ©Thierry Marignac)

Ne me quitte pas…

 Ne me quitte pas, à l’heure 
Où l’étoile de minuit se consumerait, 
Où dans la rue et dans la demeure 
Tout est bon comme jamais. 

 Ni pour ceci-cela, ni pour quoi que ce soit 
Juste comme ça et notamment 
Quand j’ai mal, laisse-moi, 
Laisse-moi complètement, va-t-en. 

 Que se vident les cieux 
Que les forêts noircissent 
Qu’aux abords du sommeil, la terreur m’envahisse 
Que se ferment mes yeux. 

 Que l’ange de la mort, comme au cinéma 
Verse du poison dans le vin 
Les cartes de ma vie qu’il rebatte vers rien 
Et sur le linceul jette une croix. 

 Mais tu resteras éloignée — 
À la fenêtre, blanc merisier
 Tu riras, en ne touchant rien, 
En me tendant la main. 
 
BORIS RYJII, 2000 



 Не покидай меня 

 Не покидай меня, когда 
горит полночная звезда, 
когда на улице и в доме 
всё хорошо, как никогда. 

Ни для чего и низачем, 
а просто так и между тем 
оставь меня, когда мне больно, 
уйди, оставь меня совсем. 

Пусть опустеют небеса. 
Пусть станут чёрными леса. 
пусть перед сном предельно страшно 
мне будет закрывать глаза. 

Пусть ангел смерти, как в кино, 
то яду подольёт в вино, 
о жизнь мою перетасует 
и крести бросит на сукно. 

А ты останься в стороне — 
белей черёмухой в окне 
и, не дотягиваясь, 
смейся, протягивая руку мне. 

 Борис Рыжий, 2000.

8.6.21

Andreï Doronine: hallucinations africaines, proches d'Alfred Dogbé l'étincelant

     Nous reçûmes autrefois, des contes africains d'Alfred Dogbé, l'étincelant, sans savoir quoi en faire, si loin de nous, cet univers, cette mythologie…  D'une Afrique où il travaille en ce moment, Andreï Doronine, éblouissant auteur de Transsiberian back2black nous envoie ce conte étrange.  Avec une certaine densité poétique, venue de son exil…



UN JOUR ORDINAIRE, de Andreï Doronine, traduit par Thierry Marignac
    Tôt le matin, tandis que les coqs entonnaient leur salut réglementaire au jour suivant, l’harmonie fut soudain rompue par un gémissement prolongé. Un soleil alarmé contemplait un tableau étrange. Au milieu de la route entre les hameaux, gisait un homme, en travers de celle-ci. Sa tête était orientée vers le nord et ses jambes, ce qui est tout à fait logique, vers le sud. L’homme gisait immobile, ce qui conférait à son gémissement un caractère particulièrement dramatique. En fait, cher lecteur, par un bizarre concours de circonstances, l’inconnu était revenu à lui cinq minutes avant le début de ce récit, parce qu’un chien velu et très curieux avait flairé ses talons d’un museau humide. —Va-t-en le chien, tu ne vois pas que je suis en sale état, lui avait dit l’homme. Mais le chien ne comprenait rien et poursuivit son étude d’une pointure 44. 
     —Pour l’amour du Christ, fous le camp d’ici, s’il te plaît, dit l’homme au bord des larmes. 
     À ce moment-là, la planète commençait vie mesurée, établie depuis des siècles. Voici que sur la route passa un homme à motocyclette. Son moyen de transport était antédiluvien et visiblement plus vieux que son propriétaire. Si notre héros avait examiné le deux roues, il aurait constaté avec stupéfaction qu’une partie des pièces détachée avaient été remplacées par d’autres. Tout indiquait qu’elles venaient d’une machine à coudre. La motocyclette cracha un nuage de fumée gris-bleu et disparut dans un virage. Une bande d’enfants courait en faisant rouler devant eux une roue. Ancienne, crevée par endroits, Quelque part aux alentours un oiseau se mit à crier. L’homme se redressa sur les mains et contempla ce qui l’entourait. Le paysage ne lui rappelait rien. 
     —Les gosses, où suis-je ? demanda l’inconnu avec espoir. 
     Les enfants s’arrêtèrent et se figèrent sur place. Ils regardèrent l’homme avec curiosité et frayeur. Putain, le vieux est mal en point.
     —Les gamins, dans quelle ville ? Crachota notre héros anonyme, s’arrachant les mots de la gorge.          Les gamins se concertèrent. Ses paroles étaient indistinctes. 
     —Allo, garage, se souvint à son propos le type qui souffrait. 
     —Tu te sens mal ? demanda soudain un enfant en français. 
     —De quoi ? répondit l’homme qui ne comprenait rien. 
     —Ivre, déclara le môme en français à ses amis et ils se mirent tous à sourire. 
    —Qu’est-ce que tu baragouines ? dit l’homme s’efforçant de comprendre. 
     Les gamins éclatèrent de rire et s’éloignèrent en courant.
    —Quel merdier, dit pensivement l’homme en s’allongeant plus confortablement. 
    Il resta étendu là une dizaine de minutes. Le soleil ne se contentait pas de briller, il diffusait une chaleur insupportable. Il fallut que le héros se dépasse et rampe jusqu’à un gros arbre. Sous sa couronne, il était à l’ombre. Cependant cela ne le sauvait pas de grand-chose. L’homme s’étala près du tronc et s’écria : 
    —Au secours. 
    Un mugissement lui répondit. L’homme se prit la tête dans les mains et se mit à pleurer. 
    Brusquement une voix retentit dans son dos. 
    —Pourquoi tu hurles ? 
    L’inconnu leva la tête et vit un vieillard souriant venant à sa rencontre. 
    —Frère, ô mon frère, où sommes-nous ? 
    —Nous ? Au Burundi. 
    L’homme fixa le passant droit dans les yeux. 
    —Le Bou quoi ? 
    —Le Burundi. 
    —C’est où ? 
    —En Afrique. 
    —Aha. 
        L’homme ne pouvait rien dire de plus. 
    —Tu t’appelles comment ? demanda le vieillard. 
    —Sergueï. 
    —Moi c’est Tolik, on se sera présenté. 
        Et Tolik tendit à Sergueï une main gigantesque que celui-ci serra machinalement. 
        —Et dis-moi Tolik. Qu’est-ce qu’il se passe ici ? 
        Tolik s’assit à proximité. 
    —Tout autour, il n’y a que des Africains. Ils jactent tous le français. On n’y comprend rien. 
    —Et comment est-ce que je me suis retrouvé ici ? 
    —Bon, c’est une question philosophique, dit Tolik, plongé dans ses pensées. Où est-ce que tu étais, au départ ? 
    Sergueï s’absorba en lui-même. 
    —Commence par le début, conseilla Tolik. 
    —On a quitté la maison et on est allé à l’aéroport, commença Sergueï. 
        On entendait ses pensées grincer sous son crâne de temps à autre. 
    —Et où se trouve-elle ta maison ? 
    —À Tioumen, répondit Sergueï en s’étonnant. 
    —O, je suis de Nijnevartoski, dit Tolik, réjoui par on ne savait quoi. 
    —Après, on a volé. Après on a fait escale. 
    —Vous voliez vers où ? 
    —Moscou.
    —Mais Moscou c’est loin, de chez vous. 
     —À Moscou, on a changé d’avion et poursuivi notre route. 
     —Il faisait déjà plus chaud, dit Tolik avec satisfaction. 
     —Ça y est je me souviens, s’écria Sergueï, on partait en vacances à Zanzibar, putain. 
    —Bingo, dit Tolik en se mettant à fouiller dans son sac à dos. 
     Il farfouilla longtemps et quelque chose tinta. Finalement, il extirpa une bouteille remplie d’un liquide trouble et la tendit à Sergueï. 
     —Qu’est-ce que c’est ? demanda celui-ci, sans comprendre. 
     —De la gnôle artisanale. Je l’ai échangé contre une montre aux autochtones. Bois, mon compatriote. Je vois que tu n’es pas dans ton assiette. 
     —C’est sûr, acquiesça Sergueï reniflant le goulot de la bouteille avec un mouvement de recul, avalant une gorgée précautionneuse. 
     —Quoi, ça ne te plaît pas ? demanda Tolik en riant et reprenant la bouteille. 
     —Ça pue la merde, dit Sergueï. 
     —Ça ne pue pas, ça sent, tout d’abord. Ensuite, petit frère, la vie n’est pas de la confiture. Alors bois et abstiens-toi de caqueter. 
     Tolik avala deux grandes gorgées, siffla et roula des yeux 
    — La grâce. 
     —Tolik, qu’est-ce qu’on fait ici ? se décida à questionner Sergueï. Et où ? 
    —On est ici au Burundi. On boit de la gnôle. 
     —Non, tu n’as pas compris, comment est-ce qu’on s’est retrouvé ici ? 
     Tolik redevint sérieux. 
     —Il y a déjà presque un mois que j’essaie de répondre à cette question. 
     —Combien ? 
     —Un mois, mon frère, un putain de mois. 
     Sergueï regarda les alentours avec frayeur. Aucun signe de civilisation. Une route de terre battue tortueuse menait quelque part dans la végétation. Les sons qu’on entendait semblaient appartenir non à des humains, mais à des fauves. Et ceux-ci étaient sans doute affamés, ils ne se nourrissaient certainement pas de plantes. Sergueï se souvint des films sur les cannibales et ses yeux s’assombrirent.          
    —Tolik, qu’est-ce qu’ils mangent, les autochtones ? 
        —Ils mangent ce qu’ils trouvent. 
     —Les gens ? Sergueï en avait le souffle coupé. 
     —Ça dépend lesquels, répondit solennellement Tolik. 
     —Les Russes ? dit doucement Sergueï. 
     —Non. Ils ne mangent pas les Russes, dit Tolik avec certitude. 
     —Tu en es sûr ? demanda Sergueï. 
     —Bien entendu. Nous sommes russes, Dieu est avec nous. Tu n’as jamais entendu ça ? 
     Sergueï ferma les yeux. Avec ses maigres connaissances, recueillies dans les leçons de géographie, il était impossible de déterminer où était Zanzibar et où était le Burundi. 
     —Tolik, c’est loin Zanzibar ? commença-t-il, incertain. 
     —Aha, regarde. Tolik prit sa canne et dessina la carte de l’Afrique. 
    La sienne ne ressemblait pas beaucoup à celles qui figuraient d’habitude sur les atlas, mais Tolik n’observait pas les frontières territoriales du continent très rigoureusement. Par conséquent dans la carte de Tolik entrait une partie de l’Europe.
        Tolik pointa le bout de sa canne vers le côté droit du continent. 
    —Et le Burundi ? 
    —C’est là. 
    Le bout de la canne commença à se mouvoir et s’arrêta à une distance assez respectable de la situation hypothétique de Zanzibar. 
    —Tu as compris, maintenant ? 
    —Je n’ai rien compris. J’ai volé vers Zanzibar. 
    —Je vais te dire qu’il faut arriver au continent avant de se retrouver au Burundi . 
    Sergueï regarda son nouveau camarade sans comprendre. 
    —De Zanzibar au Burundi, il y a plus de mille kilomètres. Ça te donne une idée ? demanda Tolik. 
    En guise de réponse, Sergueï se prit à nouveau la tête dans les mains et se mit à hurler. 
    —Bon, ça suffit. Ne joue pas les hyènes. Ça arrive, dit philosophiquement Tolik, s’emparant à nouveau de la bouteille. 
    —Je ne me souviens de rien, murmura Sergueï avec amertume. 
    —Le ciel est un con, conclut philosophiquement Tolik en agitant le bras vers une femme qui passait. Elle portait une grosse amphore sur la tête. 
    —Je les regarde et je pense à eux, mais il y a quelque chose qui m’échappe. Mais j’y pense avec intensité, dit Tolik en reniflant bruyamment. 
     —Mon frère, comment as-tu atterri ici ? demanda Sergueï. 
     —Je ne m’en souviens pas plus que toi. La dernière chose que j’ai gardé en mémoire, c’est d’avoir dit à Irina, ma femme, on va boire encore un cocktail. Plus tard, c’est le trou noir. Je suis revenu à moi. J’étais sur le cul, bien sûr. Au début, j’ai beaucoup morflé. Je pensais, je vais aller à l’ambassade. Mais ici à dix mètres de la route, t’es fini. Tu te fais mordre par des boas. 
    —Les boas ne mordent pas. 
     —Comment tu le sais ? rétorqua Tolik. 
     —J’ai lu ça dans des bouquins. 
    —On ne dit jamais la vérité dans les bouquins. Il n’en sort que du mal. 
    —C’est pas faux. 
    —Bon, après, je me suis habitué. Tu sais, ça a même fini par me plaire. La chaleur, les palmiers regarde comme ils sont beaux. Les autochtones sont aussi des gens compatissants. Ils te nourrissent. Il y a de la gnôle. On survivra. 
     Sur ces mots, il prit Sergueï par l’épaule et lui tendit la bouteille. Celui-ci la prit sans un mot et but jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un goutte. 
    —Et tu dis que ça sent la merde, dit Tolik avec indulgence, en regardant comment Sergueï anéantissait la gnôle locale. 
    —J’ai tout bu, dit Sergueï éméché. 
    —Il m’en reste, j’en ai d’autre, répondit Tolik en souriant. 
    Le soleil s’apprêtait déjà à disparaître derrière les feuilles de palmier poussant démesurément avec effronterie, lorsqu’à nouveau des sons inconnus tendirent l’atmosphère. Une chanson s’élevait. Sur les espaces africains, elle se déversait, portée par des voix profondes. Elle était interrompue de temps à autres par des pleurs, mais se poursuivait quand même. Incompréhensible mais pleine de sentiment. Oh, le soir, le soir… J’ai très peu dormi, j’ai très peu dormi, oh en rêve, j’ai eu des visions. 

  Andreï Doronine, (© traduit du russe par Thierry Marignac)

3.6.21

Vivonne de Jérôme Leroy

        
© Charles Duits, surréaliste tardif.



    VIVONNE, OU COMMENT NE PAS ÉCRIRE UNE DISTOPIE DE PLUS. 
 
    Divergences techniques 
 
    La technique du roman de Jérôme Leroy, vieux copain et auteur assez singulier, me pose souvent des problèmes de concentration. Il s’embarque en effet dans ses récits avec les armes et bagages d’une culture phénoménale dont l’énergie lui sert à propulser son lecteur dans son univers et tisser sa toile narrative. Personnellement, cela distrait souvent mon attention du drame en cours. Néanmoins — bien qu’il s’agisse pour moi d’une hérésie — je dois lui reconnaître des succès inattendus avec cette méthode, notamment Le Bloc, où les références à la droite littéraire tombaient à pic. Ce livre-là a également le mérite d’être un sujet de plaisanteries infinies entre nous deux puisque nous avions traité le même sujet (voir mon Fasciste) à un quart de siècle de distance. Si cette méthode m’a parfois troublé encore dans Vivonne, elle était pourtant essentielle à l’ambiance non de catastrophe, mais de désintégration, graduelle puis brusque, remontant aux années soixante, de cette non-distopie littéraire. Et elle est une courroie de communication avec son lectorat. 


 
Comment gagner la guerre 

     Signe des temps, le marché est encombré de distopies qui pâlissent à vue d’œil devant le chaos moderne, l’implosion actuelle, c’est à dire la fusion de la tyrannie et de l’effondrement, précipitée par les technocrates en plein délire du nouvel avenir radieux. Jérôme Leroy contourne l’obstacle en incarnant l’utopie dans un personnage de poète, Vivonne, orfèvre de la disparition, et la maladie moderne dans son double névrosé, et éditeur, Alexandre. L’un et l’autre liés irréversiblement depuis la jeunesse. Bien que partageant peu son goût pour  Hegel (Non seulement philosophe, mais en plus Allemand!… Jusqu'où descendra-t-on!…),  je concède, voilà un bel exemple de dialectique !      
    C’est parfois un tableau atroce, bien sûr, lorsqu’au déchaînement d’une nature déréglée, répondent les hécatombes d’une société en guerre contre elle-même, dont les rouages ont volé en éclats dans la centrifugeuse du Grand Marché Unificateur et l’hégémonie de la techno-science. Mais le poète Vivonne, dans son indifférence divine, danse dans les ruines en évitant les balles — il ne fait que passer. Partout, il laisse des portes sur l’utopie, que Jérôme choisit d’appeler la Douceur. Son art subtil est la Voie Royale où s’engouffrent les âmes, littéralement happées par ses vers, s’échappant de la broyeuse contemporaine jusqu’à leur disparition concrète dans les hasards de la rime, chers à mon vieux Baudelaire. En conclurai-je que pour ce sale communiste de Leroy la Révolution est magique — foin du couteau entre les dents, la beauté terrassera la valeur d’échange et la baisse tendancielle du taux de profit ? Non, je sais me tenir en société, et Jérôme me ferait une scène. Mais peut-être que son thème éminemment littéraire de la disparition, déjà abordé dans Un peu tard dans la saison, est devenu une mystique de l’unique échappatoire. 
     Je note au passage que le personnage de poète de Jérôme s’acharne à disparaître lui-même, rappelant à cet égard furieusement le Fraenkel dadaïste de Gérard Guégan, évoqué en février dans nos pages. Mes amis révolutionnaires semblent unanimes : leur technique du coup du monde, c’est la Stratégie des Spectres. 


 
Même les tueuses ont un père 

     Tout cela ne serait rien encore, on s’embourberait une fois de plus dans les miasmes de la distopie, mais les groupes et les masses prises dans l’étau de l’Histoire sont constituées d’individus. Et c’est en dessinant le drame intime, humain, des quelques protagonistes de sa fresque que Jérôme Leroy échappe aux clichés d’une époque où l’on ne peut plus se servir du nom d’Orwell, éculé, dégradé, prononcé par tant de crapules. Où Huxley est oublié, où Zamiatine, leur inspirateur, auteur de la première contre-utopie du XXe siècle, parue en 1920 (Nous Autres, Gallimard, collection Imaginaire), est ignoré presque partout, sauf en Russie. 
     C’est à travers le personnage d’Alexandre, ami d’enfance du poète Vivonne, que se dessine le tableau. Un des plus intéressants, puisque c’est un salaud. Un salaud sympathique, du reste, dont la jalousie féroce pour son pote, si aérien, se révèle petit à petit avec un art consommé du suspense. De Vivonne, Alexandre envie tout : son talent, son éloignement imperceptible du monde, ses petites amies qu’à l’occasion il lui pique, impuissant toutefois à lui ravir leurs âmes. Alexandre édite son ami, en sabotant consciencieusement sa « carrière ». Jérôme Leroy, au milieu du livre, dresse alors un portrait éblouissant des intrigues et des tragédies familiales, incurablement provinciales… mais la Normandie, c’est pas pour les ploucs !… Chacun de ses personnages abrite un deuil, une douleur durable, un malheur équitable dont la malédiction originelle n’apparaît qu'au fur et à mesure, souvent éclipsé par la grande sensualité des blondes, des virées à la mer, de l’insouciance des corps jeunes — et du packaging de la libido par le doo-wop !… 
     D’une façon générale, les histoires de famille, ça me rase. Mais Jérôme Leroy, dans Vivonne, sait leur conférer une densité à la Maupassant, un suspense à la Hitchcock. Ce long passage sert deux fonctions : souligner la densité humaine, concrète, individuelle, des corps livrés plus tard aux égarements de l’Histoire. Retracer les origines de la décomposition actuelle jusqu’au fallacieux bonheur des Trente Glorieuses, qui cachait tant de plaies vives. La malédiction, ça se transmet. Et lorsque dans la guerre civile qui déchire le pays, une jeune violence à fleur de peau, belle comme le jour, massacre sans états d’âme, elle n’est autre que la fille du poète incarnant l’utopie, dont elle ignore l’existence. C’est le mensonge de sa mère qui la déchaîne. Bien vu, mec ! 
     De même que l’utopie finale, La Douceur, est, par un dernier renversement dialectique, à nouveau la proie des monstres. 
     En dépit de toutes mes objections formalistes, putain de bouquin !… 

Vivonne,  La Table Ronde, 408 pages, 22 €, démerdez-vous pour le code-barre!…

Thierry Marignac, juin 2021