3.1.19

Les poètes sont incorrigiblement en faveur du peuple…

Peut-être parce qu'il avait participé à la répression de la jacquerie Pougatchev, laquelle n'était pas sans excès "révolutionnaires" décrits par son ami Pouchkine auquel il servit de conseiller pour les scènes de bataille (La Fille du capitaine, roman), l'officier Gavril Derjavine (1743-1816), sujet de tant d'études érudites, et dont nous n'avons, dans notre bienheureuse ignorance, entendu parler que par hasard, devint par la suite compatissant —remords, illumination tardive?… — bâtisseur d'hôpitaux, d'écoles, de théâtres populaires… ami des décembristes complotant contre le tsar, réclamant l'abolition du servage… Son adresse aux puissants ci-dessous est percutante par sa simplicité, et son actualité surprenante, à l'heure de la reféodalisation du monde par l'empire du management, selon l'expression de Pierre Legendre, est bien entendu fortuite, nous le soulignerons encore une fois !… Loin de nous toute idée subversive, nous travaillons pour la seule culture, ou anticulture, ça dépend des moments, et n'a du reste rien à voir avec le sujet.

(Vers traduits du russe par TM)
Gavril Derjavine en arbre de Noël, avec toutes ses décorations…


AUX PRINCES ET AUX JUGES
     Dieu le Très-Haut s’est élevé, et a jugé
     Les Dieux terrestres dans leur doute familier ;
     Jusqu’à quand, fleuves, jusqu’à quand
     Protégerez-vous les injustes et les méchants ?

     Protéger les lois est votre devoir,
     Sans au visage des puissants accorder un seul regard,
     Sans secours, sans défense vous ne pouvez,
     La veuve et l'orphelin abandonner.

     Votre devoir: sauver du malheur les innocents,
     Aux malheureux votre protection accorder;
     Defendre les faibles contre les puissants,
     Les pauvres à leurs chaînes arracher.

     On n‘écoute pas ! On voit— et continue d’ignorer !
Par les pots-de-vin la lorgnette embuée :
     Les malfaisants la Terre vont ébranler,
     Le mensonge les cieux fait vaciller.

     Princes ! À vous j’ai songé, dieux de l’autorité,
Que personne ne va juger,
     Mais vous, semblables à moi, passionnels,
     Tout autant que moi, vous êtes mortels.

     Et semblablement, vous tomberez,
     Comme de l’arbre tombe la feuille flétrie !
     Et, semblablement ainsi vous mourrez
     Comme votre plus humble esclave mourra aussi !

     Ressuscite, ô Dieu, Dieu justicier !
     Écoute leurs prières
     Reviens, juges et punis les roués,
     Sois l’unique prince sur la terre !
Gavril Derjavine, 1782.
ВЛАСТИТЕЛЯМ И СУДИЯМ
Восстал всевышний бог, да судит
Земных богов во сонме их;
Доколе, рек, доколь вам будет
Щадить неправедных и злых?
Ваш долг есть: сохранять законы,
На лица сильных не взирать,
Без помощи, без обороны
Сирот и вдов не оставлять.
Ваш долг: спасать от бед невинных.
Несчастливым подать покров;
От сильных защищать бессильных,
Исторгнуть бедных из оков.
Не внемлют! видят — и не знают!
Покрыты мздою очеса:
Злодействы землю потрясают,
Неправда зыблет небеса.
Цари! Я мнил, вы боги властны,
Никто над вами не судья,
Но вы, как я подобно, страстны,
И так же смертны, как и я.
И вы подобно так падете,
Как с древ увядший лист падет!
И вы подобно так умрете,
Как ваш последний раб умрет!
Воскресни, боже! боже правых!
И их молению внемли:
Приди, суди, карай лукавых,
И будь един царем земли!
Гаврил Державин, 1782.