11.6.17

Crime organisé et journalisme honnête

       
         Il y a quelques mois la Manufacture des Livres publiait Banditsky!(clic) dans la
traduction de Vincent Deyveaux, co-blogueur d’Antifixion. Nous présentons ici un large extrait d’une interview de Andreï Constantinov, son auteur, réalisée par Vladislav Korneytchouk,  pour le magazine corporatif Gazprom, en janvier 2014. Le président de l’Agence d’investigations journalistiques, parle ici du crime et du journalisme honnête, foutu métier.
(Entretien traduit du russe par TM)
         Changement d’époque
         —Au début des années 2000, on appelait les années 1990 le morceau de bravoure. La bravoure est-elle restée dans les années 1990 ? Où ont donc disparu tant de gens téméraires ?
         —Vers l’an 2000, la période et la mode du banditisme ont pris fin. Non que les organes de maintien de l’ordre aient si brillamment fait leur boulot, mais le feu s’était consumé de lui-même, ne laissant que des cendres. Pour répondre à la question, où a donc disparu un nombre aussi important de bandits, il faut raconter en partie ce qui a provoqué leur apparition. Dans les années 1990 en Russie deux branches distinctes d’organisation criminelles se sont manifestées. Elles étaient concurrentes, bien qu’elles se développent souvent à partir d’un tronc commun. Je parle de l’ancien mouvement des « voleurs », et du nouveau, les « bandits-gangsters ». Pour les « bandits » (à l’exclusion des « brigades »  sous le contrôle des « voleurs ») leur vie de rapines était une façon de faire des affaires. Ces gens voulaient vivre « en beauté » mais étaient incapables de créer des entreprises, de faire du commerce, ne savaient rien faire en dehors de dépouiller, racketter, voler. Une fois qu’ils ont eu des valises pleines de pognon, ils ont beaucoup changé : chasser le magot est une chose, quand on l’a trouvé, c’est autre chose. Il faut le faire fructifier : acheter des appartements, des voitures pour soi et sa famille, créer une infrastructure quelconque. Et celle-ci n’est déjà plus liée intimement avec la vie téméraire du banditisme. N’importe quelle propriété vous lie à la terre.
         —Dans votre livre documentaire « Bandistki Pétersbourg », il est dit qu’il y avait peu de « Voleurs » à Saint-Pétersbourg. Pourquoi ?
Saint-Pétersbourg

         —Disons, que s’il y avait 12 « voleurs » à Pétersbourg à la même époque, il y en avait 100 à Moscou. De plus, il s’est trouvé que de puissants groupes de « bandits » se sont formés à Piter que la hiérarchie des « voleurs » ne reconnaissait pas. Il arrivait que les « voleurs » en fasse des conseillers, leur lâchent un peu d’argent, mais ils n’en faisaient jamais des « décideurs ». D’un autre côté, ceux qui sortaient des rangs des leaders de « bandits » à Piter, ne pouvaient être couronnés par la hiérarchie des « voleurs » .
         Ce qui a fait que la démobilisation des années 2000 s’est produite justement chez les « bandits »…
         —Oui. C’est à ce moment-là que les chefs de ces groupes ont formé leurs équipes personnelles et leur ont dit : nous n’avons plus besoin de combattants, nous avons besoin de gérants, de juristes, d’économistes, allez faire des études. Et beaucoup d’entre eux ont même payé des études à leurs anciens « soldats » et « brigadiers ». Une partie des membres de ces brigades est devenue lumpenprolétaire, s’est enfoncée dans la délinquance de rue, et a péri. L’autre partie a tenté de construire une nouvelle vie. Je sais par exemple, qu’un de ces « soldats »  s’est inscrit en fac de droit, et qu’il a travaillé ensuite pour le bureau du procureur. Il avait pour la galerie une biographie sans taches. Mais à l’âge de 18-19 ans il était « fantassin » dans une « brigade ». D’autres se sont mis à travailler dans les firmes qu’ils « protégeaient » auparavant. Un bandit important pouvait devenir, admettons, vice-président responsable de la sécurité. L’ex-« protecteur » était à présent subordonné aux hommes d’affaires qu’il méprisait auparavant. L’ancien bandit essayait d’engueuler ses chefs les premiers temps, mais il se rendait bientôt compte qu’il fallait se comporter autrement. Un autre facteur important — c’est le vieillissement des bandits. C’est une chose de courir avec une mitraillette à 25 ans, une autre d’y être encore obligé à 45. Les enfants grandissent, le rapport à la vie change. Il y avait en effet cette sensation au début des années 2000, que les « démentielles années 1990 » étaient enterrées.

         Privatisations sauvages
         —Quelles sont les raisons de « la grande révolution criminelle » en Russie ?
croiseur Aurore
         —Lorsque Tchoubaïs et ses camarades ont conçu la privatisation au gouvernement, ils comptaient qu’elle aurait lieu exclusivement par le haut. Des gens respectables, la nomenklatura du parti, les dirigeants des entreprises deviendraient leurs propriétaires discrètement et pacifiquement. Ils ne tenaient pas compte du fait, que les chefs d’atelier, les spéculateurs et les chefs de coopératives avaient accumulé de grosses « caisses noires ». La privatisation ne s’est donc pas faite uniquement par en haut, mais par en bas et par la bande. Des courants divergents ont donné lieu à de sanglants règlements de comptes. La propriété passait de main en main, mais on finissait par tirer ça au clair. Un autre facteur important : les lois régulant ces sphères dans les années 1990, soit n’existaient pas, soit étaient très imparfaites. Personne ne pouvait faire d’affaires sans violation de la loi à l’époque. Et la fin des « turbulences » vers l’année 2000 a été facilitée par beaucoup de choses, notamment le renforcement de l’État. En effet dans les années 1990, celui-ci avait perdu une grande partie du monopole de la violence qui était celui de l’État d’URSS. L’État a petit a petit regagné le monopole, et les « protecteurs » ont levé l’ancre ou simplement changé d’apparence.
         —Et les dirigeants criminels sont partis à la conquête du pouvoir.
         —À un certain moment, il a semblé qu’ils étaient à présent les élus du peuple. Les députés Glouchenko, Monastyrski, Chevtchenko. Tous représentants du cartel de Tambov. Où sont-ils à présent ? Chevtchenko a été tué. Monastyrski a péri dans un mystérieux accident d’avion en France. Glouvchenko, surnommé Khokhol[1], est en prison. Au début, en 1996-97, il semblait que chacun d’eux était le beau-père du roi, le copain du ministre, et que le chef de la police était obligé de les recevoir dans son antichambre personnelle. Parce que député à la Douma d’État, c’est un rang équivalent à celui de ministre fédéral. Et beaucoup des assistants des députés venaient de la pègre. Mais l’État s’est renforcé, le contrôle est devenu plus sévère. On s’est discrètement débarrassé de tous les « assistants ». Il y eut une époque où Koumarine lui-même était l’assistant du député Nevzorov[2].
         —À quoi pouvait servir le leader du cartel de Tambov à un journaliste de télévision connu ?
musée de l'Ermitage
         —À cette époque-là, épater le bourgeois comptait encore beaucoup pour Alexandre Glebovitch.  Koumarine n’a pratiquement rien tiré de cette histoire. Il fréquentait des gens connus — des champions olympiques, des chanteuses d’opéra. Et il y a eu une période où le beau monde accueillait ce genre de connaissance avec plaisir. C’était une époque difficile, chacun voulait pouvoir dire, au cas où : « Je fréquente Koumarine ». Les gens pensaient par exemple que c’était une garantie que personne n’allait voler leur voiture. Mais en réalité, Koumarine n’avait aucun contrôle sur cette sphère d’activité. Et, bien sûr, le fait que ce soit une notabilité jouait son rôle avec tout le monde. Le leader de la bande de Tambov s’efforçait d’ailleurs d’apparaître dans des univers différents. Il fournissait une aide et des provisions à l’équipage du sous-marin atomique « Tambov ». Il finançait la réfection des églises, fit fondre la cloche de la cathédrale de Kazan, sponsorisa diverses compétitions sportives.

         Les nouveaux riches russes
         —Un habitant français de Nice m’a dit que les Russes (il s’agit de nos compatriotes enrichis très vite) qui achetaient des villas et des Yachts sur la Côte d’Azur sont considérés comme des nouveaux riches qui ne feront jamais partie de l’élite locale…
  
       —Il se trompe. Admettons qu’il y ait une villa appartenant à un mafieux russe. Sa fille est séduisante. Dans la villa voisine appartenant à un aristocrate français blanc comme neige grandit un fils. Et un jour, ils font connaissance au café. Voilà de nouveaux Roméo et Juliette. La mère dit au fils : « C’est la fille d’un bandit russe, cesse de la fréquenter ! ». Mais c’est une histoire trop intéressante pour que le fils écoute sa mère. Et je ne parle même pas du fait que les ancêtres des aristocrates étaient des chevaliers errants, au départ des bandits. Pour prendre un exemple plus récent, ce n’est plus un secret pour personne que la fortune des Kennedy s’est faite par la contrebande d’alcool à l’époque de la Prohibition. Du reste, nous avons toutes sortes de compatriotes qui possèdent des villas sur la Côte d’Azur. Admettons que ce soit le cas d’un gros producteur télé, aucun lien avec la pègre, mais il fréquente les russophones locaux. Et aussi les aristos français. Et c’est un lien. Les snobs du coin ont l’occasion de contempler les Russes nouveaux riches avec leurs capitaux d’origine suspecte. Et leur conclusion est alors la suivante : ils sont tout à fait fréquentables, ce ne sont pas des tigres-sabres, ils parlent français et jouent du piano. D’autre part lorsqu’ils organisent des événements comme festivals et autres, ils s’adressent souvent aux Russes nouveaux riches pour obtenir une assistance financière.
forteresse Pierre-et-Paul

         Engagement
         —Vous avez mené l’enquête sur l’assassinat de Gongadze. Il est apparu que c’est par lui qu’on diffusait des documents compromettants sur tel et tel. Alors que son nom n’était prononcé pendant longtemps que dans le contexte de la lutte pour la démocratie et les Droits de l’Homme. On a la sensation qu’à de rares exceptions près, le journalisme dans sa totalité — se résume à une information intéressée, biaisée, que la vérité en est pratiquement absente.
         —Cette affaire tient au journaliste lui-même. De mon point de vue, Gongadze n’était pas un professionnel accompli. Il était jeune et superficiel. Un bon journaliste échange constamment des informations avec toutes sortes de gens — à toi, à moi. Il ne se précipite jamais pour faire des révélations fracassantes, obtenues par une seule source, il vérifie, recoupe, observe. Et chez nous, et à l’étranger, il existe un éventail très large de journalistes : il y a des dégénérés sur le plan moral et ceux qui s’efforcent de sortir leur épingle du jeu. Il y a ceux qui gagnent de l’argent avec la propagande, mais affirment qu’ils ne font rien contre leur conscience, parce que ces activités de relations publiques correspondent à leurs convictions. J’ai fréquemment eu des discussions houleuses à ce sujet avec des journalistes occidentaux. En septembre, au festival du livre de Göteborg, je me suis confronté à des journalistes suédois qui s’enorgueillissent de leur presse objective et indépendante, sur la question syrienne. « Oui, il y a, comme vous dites, un sanglant boucher à Damas, mais pourquoi refusez-vous de voir ce que représente l’opposition ?! » — leur ai-je dit, parce que je ne comprenais pas l’unilatéralité de leur démarche.
  
         —Ils ne s’égarent pas — ils sont engagés.
         —Certains ne comprennent tout simplement pas, d’autres sont prisonniers de leurs illusions. Dans l’excellente série danoise « Gouvernement » on montre très honnêtement les relations entre les journalistes et les politiciens. On y voit qui se vend tout court, qui se vend et a des remords de conscience, et qui quitte la profession, écœuré. Chez nous, c’est la même chose. Mais pour moi, il n’ y a pas assez de presse neutre en Russie. Soit les chaînes de télé fédérales, soit « L’Écho de Moscou »[3].
         Les journaux que vous représentez sont neutres ?
      —Nous nous efforçons de l’être. Mais nous ne vivons pas en vase clos. N’importe quelle politique est l’art du compromis. Nous devons communiquer avec la municipalité, et les grosses entreprises. Il faut louvoyer. Mais si on est prêt à tout, on cesse d’être respecté. Si on veut compter, il faut être prêt à faire des choses qui vont déplaire à ceux avec qui on est pourtant en bons termes. C’est loin d’être simple. J’ai été à très bonne école. Dans les années 1990, je connaissais un grand nombre de bandits personnellement. D’anciens athlètes avec qui j’ai fait connaissance par la suite. Kostia-la-Tombe par exemple, pouvait m’appeler  et dire : « Andreï, qu’est-ce que tu as encore écrit sur moi ?… On va se mettre à s’engueuler maintenant ?… Je t’avais pourtant demandé… Je vais avoir de vrais problèmes maintenant, à cause de ça… ». Je lui répondais à peu près : « Konstantin, comment est-ce que tu ferais à ma place ? Je dois faire comme si tu n’existais pas ? ». Voilà comment commençaient des conversations au cours desquelles il fallait être très précis. Et il était de toute façon impossible d’échapper tout à fait aux conflits. Il y a eu des menaces réelles. Avec Choutov, la situation est devenue très sérieuse. Je crois que j’ai eu un coup de bol : il s’est fait arrêter à temps. Il avait déjà mis des gens sur le coup, mon appartement était surveillé. Et l’ancien député à la Douma Chevtchenko des « Tambov », tué à Chypre par la suite, m’a dit carrément : « Votre organisation (Agence d’investigations journalistiques ) est en travers de mon chemin ». Plus d’une fois c’était franchement effrayant. En effet, il s’agit de gens susceptibles de s’en prendre à vous physiquement. Avoir affaire aux politiciens et aux
hommes d’affaires est quand même plus simple. On s’est accroché un jour avec un camarade très puissant, connu de tout le pays, et on a eu un contrôle fiscal. Il s’agissait de gens très aimables, mais ils nous ont empêché de travailler pendant trois mois sur ordre de Moscou. Ils nous disaient ouvertement : il faut qu’on trouve quelque chose. Ce n’est pas très agréable de voir ses collègues interrogés pour savoir s’ils ne touchent pas des enveloppes, mais c’est moins grave que voir surgir des gens aux cheveux ras et sans aucune culture juridique sur le pas de sa porte.
(…)
         Vladislav Korneïtchouk, auteur de l’entretien pour Gazprom magazine, janvier-février 2014.




[1] Surnom populaire des Ukrainiens du à leur houpe sur le crâne.
[2] Journaliste, cinéaste, publiciste, écrivain, etc, réalisateur du film « Le Purgatoire » sur la guerre de Tchétchénie.
[3] Radio très critique à l'endroit du Kremlin.