30.6.17

La déontologie, c'est pour les ploucs.

         Après la débâcle au New York Times, il y avait plus gros encore. Un producteur-rédacteur de CNN en train de se déboutonner et d’étaler son cynisme, son mépris de la vérité et de la déontologie. Piégé par un journaliste (O'Keefe l'homme du Project Veritas) écœuré par les pratiques dominantes. On attend en vain une telle réaction de ce côté-ci de l'Atlantique, où les médias caniches reproduisent mot pour mot les ukases du Grand Frère. Les lecteurs anglophones et même les autres devraient lire l’article en v.o. et regarder en direct cette vidéo très révélatrice, au lien ci-dessous :
(Traduit de l’américain par TM)
         Un producteur de CNN filmé en train de reconnaître que les médias ont lancé une « chasse aux sorcières » contre Trump
John Bonifield, producteur à CNN


         Atlanta, Géorgie, 29 juin —Un producteur de CNN a reconnu dans une vidéo filmée en douce que la chaîne câblée avait produit de fausses informations contre le président Trump ces cinq derniers mois.
         La vidéo diffusée par ProjectVeritas montre le producteur général John Bonifield en train  d’admettre que les histoires sur la collusion entre l’administration Trump  et la Russie ne sont fondées sur aucune preuve concrète. Bonifield travaille sur CNN comme journaliste et producteur depuis quinze ans.
         Comme l’a raconté TMZ : « Bonifield dit que CNN n’a aucun élément mais sa couverture non-stop de cette affaire (Russie) sert à attirer les spectateurs… On a couvert à mort pour l’AUDIMAT. »
         Produite et commentée par James O’Keefe, le fondateur de Project Veritas, la vidéo indique que CNN prend des décisions au sujet de l’actualité destinée à conforter leurs spectateurs de la gauche modérée. « Notre but est d’exposer les motivations sous-jacentes dans le processus de décision des médias dominants », dit-il.
         Un journaliste de Project Veritas a rendu visite à Bonifield et filmé leur conversation sur les préjugés et la corruption des médias grand public.
         O’Keefe a expliqué que Bonifield a involontairement « ouvert une lucarne sur les parti-pris de la rédaction et l’ordre du jour anti-Trump de CNN ».
         « Une affaire a monopolisé l’écran depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, en particulier sur CNN : la Russie », a raconté O’Keefe. Il a noté que dans les cinq derniers mois CNN a fait mention de la Russie en émission 15,694 fois.
         À la question de savoir pourquoi CNN fait une couverture aussi importante de la supposée interférence russe dans les élections de l’année dernière et tente de mouiller Trump, Bonifield a répondu,  « parce que c’est de l’audience ».
         Bonifield a admis que toute l’affaire pourrait être de la « m…de » « C’est essentiellement de la m…de pour l’instant, parce qu’on n’a aucune grosse preuve éclatante ».
         « Mais après on dira, l’enquête est encore en cours, mais s’ils avaient trouvé quelque chose, on le saurait » a conclu Bonifield.
         Il a dit que CNN n’avait aucune preuve « mais ils veulent continuer à creuser ». Puis le producteur est allé jusqu’à dire que l’affirmation de Trump selon laquelle CNN s’est lancé dans une « chasse aux sorcières aveugle » contre lui est juste.
         (…)
         « Bonifield aime l’affaire russe non parce qu’elle est vraie mais parce que ses spectateurs veulent qu’elle le soit » accuse O’Keefe « Ils fournissent une histoire bidon à leur auditoire pour faire de l’AUDIMAT »
         « L’affaire Russie-Trump a rapporté des millions à CNN » explique O’Keefe. Il a aussi révélé qu’une journée après le retrait américain des Accords de Paris — probablement la plus grosse actualité de l’année en cours — Le PDG de CNN Jeff Zucker a annoncé dans une réunion interne : « On repart sur la Russie ».
         Le producteur de CNN a poursuivi en expliquant que la façon dont le géant de l’actualité planétaire décide de la couverture à donner à tel ou tel événement n’est pas fondé sur des faits ou leur importance, mais sur la popularité et l’audience. « C’est un marché. Les gens croient que les médias ont une déontologie (Bonifield a littéralement pouffé), toutes ces petites règles éthiques si mignonnes dont on vous parle dans les études de journalisme, on se dit : C’est adorable. Mais l'actualité, c’est un marché. »
         Même s’il n’y a aucune preuve solide pour établir que le président a commis un crime, Bonifield a défendu les décisions fondées sur des motivations financières de son employeur. « Ils font ce qu’il faut faire pour gagner de l’argent. »
         Le producteur-journaliste vétéran a admis également que CNN a constamment attaqué le président Trump alors qu’ils avaient une politique entièrement différente vis-à-vis d’Obama, auxquels ils ne touchaient pas.
         Bonifield a remarqué que de nombreux « spectateurs libéraux de CNN veulent qu’on critique Trump, mais ne veulent pas voir Obama scruté de trop près. Je crois que si nous nous étions comportés de la même manière avec le président Obama et examiné tout ce qu’il faisait avec la même attention que nous avons appliqué à Trump, beaucoup de nos spectateurs se seraient détournés de nous. Il se seraient dit qu’on s’en prenait à lui (Obama). »
         Les chiffres d’audience de CNN « sont incroyables en ce moment » a dit Bonifield, parce qu’attaquer Trump, « c’est bon pour les affaires ».
         Bonifield a aussi relativisé le supposé hacking, relevant que même si l’histoire sur laquelle CNN n’a aucune preuve est vraie, l’État américain intervient dans des élections et les gouvernements du monde entier en permanence depuis la Seconde Guerre mondiale. « On essaie d’influencer leurs élections, a-t-il admis. Notre CIA fait ça tout le temps. On tente de manipuler leurs gouvernements. »
         La vidéo de Project Veritas conclut que « les Américains ne peuvent accorder aucune confiance aux médias grand public en raison de (la liste est longue) : leur cupidité, les pressions du marché, des gestionnaires sans intégrité, des rédacteurs en chef pusillanimes, des journalistes qui ne quittent jamais leurs bureaux ».
         (…)
         Le 22 juin, CNN a du démentir une affaire de ce genre liant Anthony Scaramucci aux investigations en cours sur le Russian Direct Investment Fund. Trois membres du personnel ont démissionné pour des reportages bidons et CNN a du s’excuser publiquement auprès de Scaramucci pour le scandale diffamatoire créé par les mensonges qu’ils avaient diffusé.
(…)
         Project Veritas a promis d’exposer bien plus encore sur « la machine médiatique détraquée et pourrie ».
         (…)


La technique du mensonge éhonté

         
Notre ami Mark Ames, qui ricanait de la déconfiture de CNN et autres médias grand public, nous a fait le plaisir de nous envoyer ce lien, pour les lecteurs anglophones:

     Le New York Times retire finalement ses allégations bidon de RussiaGate
         Par Robert Parry
Exclusif : Un des mythes fondateurs du Russiagate est que toutes les 17 agences de renseignements américaines ont conclu que la Russie avait hacké et distribué les courriels du Parti Démocrate, un mensonge que le New York Times a finalement démenti, rapporte Robert Parry.
         Le New York Times a fini par admettre que l’une de ses infos bidons favorites — l’accord de 17 agences de renseignement américaines sur le hacking des courriels du parti Démocrate — est fausse.
         Jeudi, le NYT, a publié un errata suite à un article daté du 25 juin 2017, qui avait répété cette fausse information, utilisée par les Démocrates et les médias grand public depuis des mois pour écarter tout doute possible sur les fondements du scandale Russiagate et dresser un portrait du président Trump comme sujet aux hallucinations puisqu’il doutait de ce dont toutes les 17 agences de renseignement étaient censées avoir la certitude.


         Dans le memorandum de la Maison Blanche du 25 juin, Maggie Haberman se moquait de Trump pour avoir « encore refusé de reconnaître un fait élémentaire sur lequel s’accordent 17 agences de renseignement américaines desquelles il est à présent responsable : La Russie a orchestré ces attaques qui l’ont aidé à être élu. »
         Cependant, jeudi, le NYT — tout en laissant l’essentiel de la ridiculisation de Trump — notait dans un errata, que « Cette suggestion a été émise par quatre agences de renseignement — le Bureau National du Directeur du Renseignement, la CIA, le FBI, et la NSA. Cette suggestion n’a pas été approuvée par toutes les 17 agences de renseignement ».
         La correction à contrecœur du NYT justifiait les doutes d’un certain nombre de sceptiques qui doutaient d’une évaluation plein pot du renseignement national, laquelle aurait en principe pris la forme d’une Estimation du Renseignement National, un produit qui cherche l’opinion de toute la communauté du renseignement, et inclut des opinions divergentes.
         La réalité d’une hypothèse aux fondations plus étroites de Russiagate a été admise en mai par le directeur du Renseignement National James Clapper, et le directeur de la CIA John Brennan (tous deux nommés par Obama) dans un témoignage au Congrès sous serment.
         Clapper a témoigné devant un sous-comité du Sénat le 8 mai que le hacking russe était originaire « d’une évaluation spéciale de la communauté du renseignement », produite par des analystes sélectionnés de la CIA, NSA, FBI, « Un produit coordonné par ces trois agences — pas par les 17 de la communauté du renseignement », a dit l’ancien DNI (Director of National Intelligence).
         Clapper a plus tard reconnu que les analystes qui ont produit l’évaluation du 6 janvier sur le supposé hacking russe avaient été choisis dans les rangs de la CIA, du FBI, et de la NSA.
         Pourtant, n’importe quel expert du renseignement vous le dira, si vous «désignez » les analystes, vous choisissez en réalité la conclusion. En l’occurrence, si les analystes en questions étaient connus pour être des ennemis de la Russie ou des partisans de Hillary Clinton, on pouvait s’attendre à ce qu’ils donnent le rapport qu’ils ont donné.
         

         LE RENSEIGNEMENT POLITISÉ
          Dans l’histoire du renseignement américain nous avons pu voir les résultats de cette démarche sélective, comme la détermination bidon de Ronald Reagan à attribuer la tentative d’assassinat de Jean-Paul II et d’autres actes de terreur à l’Union Soviétique.
         William Casey, directeur de la CIA, et son adjoint Robert Gates ont fait évaluer les indices par des analystes dociles et écarté ceux qui objectaient à la politisation du renseignement.
         La raison pour laquelle on convie la communauté du renseignement au sens large — et qu’on inclut des points de vue divergents dans le rapport final — c’est de se protéger d’une telle « mise-en-tuyau » du renseignement qui livre le résultat politique souhaité mais déforme la réalité.
         Un autre exemple douloureux de renseignement politisé est l’Estimation du Renseignement National  sous G.W.Bush sur les Armes de Destruction Massives de l’Irak qui supprimait l’opinion du Départements d’État et d’autres voix discordantes dans la version donnée au public.
         Depuis le témoignage de Clapper et Brennan au mois de mai, le NYT et d’autres organes d’info grand public ont évité toute contradiction directe avec leurs assertions précédentes en se référant simplement à un « jugement de la communauté du renseignement ».

         Cette gestion finaude de leurs erreurs grossières a permis à Hillary Clinton et d’autres Démocrates de continuer à parler d’un consensus imaginaire sans contradicteur, du moins dans les médias grand public.
         Par exemple, le 31 mai, dans une conférence sur la technologie en Californie, Clinton a fait référence au rapport du 6 janvier, affirmant que « 17 agences toutes d’accord, c’est difficile à obtenir, je le sais par expérience en tant que sénatrice et Secrétaire d’État. Elles ont conclu que les Russes avaient conduit une guerre de l’information contre ma campagne, pour influencer les électeurs ».
         Que tous les organes d’information les plus importants n’aient pas clarifié ce point majeur a pu contribuer à l’erreur de Haberman le 25 juin, tandis qu’elle répétait la pensée moutonnière.
         Mais les corrections à retardement du NYT soulignent le sentiment grandissant que les médias grand public américains se sont lancés dans une vendetta politique contre Trump au point de mettre de côté toute déontologie et de répéter des accusations mensongères contre lui.
 (…)

         Robert Parry a couvert de nombreux reportages d’investigation dans les années 1980, notamment sur le scandale Iran-Contra (combine de fournitures d'armes aux guérillas anticommunistes du Nicaragua, achetées en Iran et transitant par Israel, où fut compromis et condamné — légèrement — le colonel de   marines Oliver North sous l'administration Reagan, pour laquelle il porta le chapeau) pour Associated Press et Newsweek.

11.6.17

Crime organisé et journalisme honnête

       
         Il y a quelques mois la Manufacture des Livres publiait Banditsky!(clic) dans la
traduction de Vincent Deyveaux, co-blogueur d’Antifixion. Nous présentons ici un large extrait d’une interview de Andreï Constantinov, son auteur, réalisée par Vladislav Korneytchouk,  pour le magazine corporatif Gazprom, en janvier 2014. Le président de l’Agence d’investigations journalistiques, parle ici du crime et du journalisme honnête, foutu métier.
(Entretien traduit du russe par TM)
         Changement d’époque
         —Au début des années 2000, on appelait les années 1990 le morceau de bravoure. La bravoure est-elle restée dans les années 1990 ? Où ont donc disparu tant de gens téméraires ?
         —Vers l’an 2000, la période et la mode du banditisme ont pris fin. Non que les organes de maintien de l’ordre aient si brillamment fait leur boulot, mais le feu s’était consumé de lui-même, ne laissant que des cendres. Pour répondre à la question, où a donc disparu un nombre aussi important de bandits, il faut raconter en partie ce qui a provoqué leur apparition. Dans les années 1990 en Russie deux branches distinctes d’organisation criminelles se sont manifestées. Elles étaient concurrentes, bien qu’elles se développent souvent à partir d’un tronc commun. Je parle de l’ancien mouvement des « voleurs », et du nouveau, les « bandits-gangsters ». Pour les « bandits » (à l’exclusion des « brigades »  sous le contrôle des « voleurs ») leur vie de rapines était une façon de faire des affaires. Ces gens voulaient vivre « en beauté » mais étaient incapables de créer des entreprises, de faire du commerce, ne savaient rien faire en dehors de dépouiller, racketter, voler. Une fois qu’ils ont eu des valises pleines de pognon, ils ont beaucoup changé : chasser le magot est une chose, quand on l’a trouvé, c’est autre chose. Il faut le faire fructifier : acheter des appartements, des voitures pour soi et sa famille, créer une infrastructure quelconque. Et celle-ci n’est déjà plus liée intimement avec la vie téméraire du banditisme. N’importe quelle propriété vous lie à la terre.
         —Dans votre livre documentaire « Bandistki Pétersbourg », il est dit qu’il y avait peu de « Voleurs » à Saint-Pétersbourg. Pourquoi ?
Saint-Pétersbourg

         —Disons, que s’il y avait 12 « voleurs » à Pétersbourg à la même époque, il y en avait 100 à Moscou. De plus, il s’est trouvé que de puissants groupes de « bandits » se sont formés à Piter que la hiérarchie des « voleurs » ne reconnaissait pas. Il arrivait que les « voleurs » en fasse des conseillers, leur lâchent un peu d’argent, mais ils n’en faisaient jamais des « décideurs ». D’un autre côté, ceux qui sortaient des rangs des leaders de « bandits » à Piter, ne pouvaient être couronnés par la hiérarchie des « voleurs » .
         Ce qui a fait que la démobilisation des années 2000 s’est produite justement chez les « bandits »…
         —Oui. C’est à ce moment-là que les chefs de ces groupes ont formé leurs équipes personnelles et leur ont dit : nous n’avons plus besoin de combattants, nous avons besoin de gérants, de juristes, d’économistes, allez faire des études. Et beaucoup d’entre eux ont même payé des études à leurs anciens « soldats » et « brigadiers ». Une partie des membres de ces brigades est devenue lumpenprolétaire, s’est enfoncée dans la délinquance de rue, et a péri. L’autre partie a tenté de construire une nouvelle vie. Je sais par exemple, qu’un de ces « soldats »  s’est inscrit en fac de droit, et qu’il a travaillé ensuite pour le bureau du procureur. Il avait pour la galerie une biographie sans taches. Mais à l’âge de 18-19 ans il était « fantassin » dans une « brigade ». D’autres se sont mis à travailler dans les firmes qu’ils « protégeaient » auparavant. Un bandit important pouvait devenir, admettons, vice-président responsable de la sécurité. L’ex-« protecteur » était à présent subordonné aux hommes d’affaires qu’il méprisait auparavant. L’ancien bandit essayait d’engueuler ses chefs les premiers temps, mais il se rendait bientôt compte qu’il fallait se comporter autrement. Un autre facteur important — c’est le vieillissement des bandits. C’est une chose de courir avec une mitraillette à 25 ans, une autre d’y être encore obligé à 45. Les enfants grandissent, le rapport à la vie change. Il y avait en effet cette sensation au début des années 2000, que les « démentielles années 1990 » étaient enterrées.

         Privatisations sauvages
         —Quelles sont les raisons de « la grande révolution criminelle » en Russie ?
croiseur Aurore
         —Lorsque Tchoubaïs et ses camarades ont conçu la privatisation au gouvernement, ils comptaient qu’elle aurait lieu exclusivement par le haut. Des gens respectables, la nomenklatura du parti, les dirigeants des entreprises deviendraient leurs propriétaires discrètement et pacifiquement. Ils ne tenaient pas compte du fait, que les chefs d’atelier, les spéculateurs et les chefs de coopératives avaient accumulé de grosses « caisses noires ». La privatisation ne s’est donc pas faite uniquement par en haut, mais par en bas et par la bande. Des courants divergents ont donné lieu à de sanglants règlements de comptes. La propriété passait de main en main, mais on finissait par tirer ça au clair. Un autre facteur important : les lois régulant ces sphères dans les années 1990, soit n’existaient pas, soit étaient très imparfaites. Personne ne pouvait faire d’affaires sans violation de la loi à l’époque. Et la fin des « turbulences » vers l’année 2000 a été facilitée par beaucoup de choses, notamment le renforcement de l’État. En effet dans les années 1990, celui-ci avait perdu une grande partie du monopole de la violence qui était celui de l’État d’URSS. L’État a petit a petit regagné le monopole, et les « protecteurs » ont levé l’ancre ou simplement changé d’apparence.
         —Et les dirigeants criminels sont partis à la conquête du pouvoir.
         —À un certain moment, il a semblé qu’ils étaient à présent les élus du peuple. Les députés Glouchenko, Monastyrski, Chevtchenko. Tous représentants du cartel de Tambov. Où sont-ils à présent ? Chevtchenko a été tué. Monastyrski a péri dans un mystérieux accident d’avion en France. Glouvchenko, surnommé Khokhol[1], est en prison. Au début, en 1996-97, il semblait que chacun d’eux était le beau-père du roi, le copain du ministre, et que le chef de la police était obligé de les recevoir dans son antichambre personnelle. Parce que député à la Douma d’État, c’est un rang équivalent à celui de ministre fédéral. Et beaucoup des assistants des députés venaient de la pègre. Mais l’État s’est renforcé, le contrôle est devenu plus sévère. On s’est discrètement débarrassé de tous les « assistants ». Il y eut une époque où Koumarine lui-même était l’assistant du député Nevzorov[2].
         —À quoi pouvait servir le leader du cartel de Tambov à un journaliste de télévision connu ?
musée de l'Ermitage
         —À cette époque-là, épater le bourgeois comptait encore beaucoup pour Alexandre Glebovitch.  Koumarine n’a pratiquement rien tiré de cette histoire. Il fréquentait des gens connus — des champions olympiques, des chanteuses d’opéra. Et il y a eu une période où le beau monde accueillait ce genre de connaissance avec plaisir. C’était une époque difficile, chacun voulait pouvoir dire, au cas où : « Je fréquente Koumarine ». Les gens pensaient par exemple que c’était une garantie que personne n’allait voler leur voiture. Mais en réalité, Koumarine n’avait aucun contrôle sur cette sphère d’activité. Et, bien sûr, le fait que ce soit une notabilité jouait son rôle avec tout le monde. Le leader de la bande de Tambov s’efforçait d’ailleurs d’apparaître dans des univers différents. Il fournissait une aide et des provisions à l’équipage du sous-marin atomique « Tambov ». Il finançait la réfection des églises, fit fondre la cloche de la cathédrale de Kazan, sponsorisa diverses compétitions sportives.

         Les nouveaux riches russes
         —Un habitant français de Nice m’a dit que les Russes (il s’agit de nos compatriotes enrichis très vite) qui achetaient des villas et des Yachts sur la Côte d’Azur sont considérés comme des nouveaux riches qui ne feront jamais partie de l’élite locale…
  
       —Il se trompe. Admettons qu’il y ait une villa appartenant à un mafieux russe. Sa fille est séduisante. Dans la villa voisine appartenant à un aristocrate français blanc comme neige grandit un fils. Et un jour, ils font connaissance au café. Voilà de nouveaux Roméo et Juliette. La mère dit au fils : « C’est la fille d’un bandit russe, cesse de la fréquenter ! ». Mais c’est une histoire trop intéressante pour que le fils écoute sa mère. Et je ne parle même pas du fait que les ancêtres des aristocrates étaient des chevaliers errants, au départ des bandits. Pour prendre un exemple plus récent, ce n’est plus un secret pour personne que la fortune des Kennedy s’est faite par la contrebande d’alcool à l’époque de la Prohibition. Du reste, nous avons toutes sortes de compatriotes qui possèdent des villas sur la Côte d’Azur. Admettons que ce soit le cas d’un gros producteur télé, aucun lien avec la pègre, mais il fréquente les russophones locaux. Et aussi les aristos français. Et c’est un lien. Les snobs du coin ont l’occasion de contempler les Russes nouveaux riches avec leurs capitaux d’origine suspecte. Et leur conclusion est alors la suivante : ils sont tout à fait fréquentables, ce ne sont pas des tigres-sabres, ils parlent français et jouent du piano. D’autre part lorsqu’ils organisent des événements comme festivals et autres, ils s’adressent souvent aux Russes nouveaux riches pour obtenir une assistance financière.
forteresse Pierre-et-Paul

         Engagement
         —Vous avez mené l’enquête sur l’assassinat de Gongadze. Il est apparu que c’est par lui qu’on diffusait des documents compromettants sur tel et tel. Alors que son nom n’était prononcé pendant longtemps que dans le contexte de la lutte pour la démocratie et les Droits de l’Homme. On a la sensation qu’à de rares exceptions près, le journalisme dans sa totalité — se résume à une information intéressée, biaisée, que la vérité en est pratiquement absente.
         —Cette affaire tient au journaliste lui-même. De mon point de vue, Gongadze n’était pas un professionnel accompli. Il était jeune et superficiel. Un bon journaliste échange constamment des informations avec toutes sortes de gens — à toi, à moi. Il ne se précipite jamais pour faire des révélations fracassantes, obtenues par une seule source, il vérifie, recoupe, observe. Et chez nous, et à l’étranger, il existe un éventail très large de journalistes : il y a des dégénérés sur le plan moral et ceux qui s’efforcent de sortir leur épingle du jeu. Il y a ceux qui gagnent de l’argent avec la propagande, mais affirment qu’ils ne font rien contre leur conscience, parce que ces activités de relations publiques correspondent à leurs convictions. J’ai fréquemment eu des discussions houleuses à ce sujet avec des journalistes occidentaux. En septembre, au festival du livre de Göteborg, je me suis confronté à des journalistes suédois qui s’enorgueillissent de leur presse objective et indépendante, sur la question syrienne. « Oui, il y a, comme vous dites, un sanglant boucher à Damas, mais pourquoi refusez-vous de voir ce que représente l’opposition ?! » — leur ai-je dit, parce que je ne comprenais pas l’unilatéralité de leur démarche.
  
         —Ils ne s’égarent pas — ils sont engagés.
         —Certains ne comprennent tout simplement pas, d’autres sont prisonniers de leurs illusions. Dans l’excellente série danoise « Gouvernement » on montre très honnêtement les relations entre les journalistes et les politiciens. On y voit qui se vend tout court, qui se vend et a des remords de conscience, et qui quitte la profession, écœuré. Chez nous, c’est la même chose. Mais pour moi, il n’ y a pas assez de presse neutre en Russie. Soit les chaînes de télé fédérales, soit « L’Écho de Moscou »[3].
         Les journaux que vous représentez sont neutres ?
      —Nous nous efforçons de l’être. Mais nous ne vivons pas en vase clos. N’importe quelle politique est l’art du compromis. Nous devons communiquer avec la municipalité, et les grosses entreprises. Il faut louvoyer. Mais si on est prêt à tout, on cesse d’être respecté. Si on veut compter, il faut être prêt à faire des choses qui vont déplaire à ceux avec qui on est pourtant en bons termes. C’est loin d’être simple. J’ai été à très bonne école. Dans les années 1990, je connaissais un grand nombre de bandits personnellement. D’anciens athlètes avec qui j’ai fait connaissance par la suite. Kostia-la-Tombe par exemple, pouvait m’appeler  et dire : « Andreï, qu’est-ce que tu as encore écrit sur moi ?… On va se mettre à s’engueuler maintenant ?… Je t’avais pourtant demandé… Je vais avoir de vrais problèmes maintenant, à cause de ça… ». Je lui répondais à peu près : « Konstantin, comment est-ce que tu ferais à ma place ? Je dois faire comme si tu n’existais pas ? ». Voilà comment commençaient des conversations au cours desquelles il fallait être très précis. Et il était de toute façon impossible d’échapper tout à fait aux conflits. Il y a eu des menaces réelles. Avec Choutov, la situation est devenue très sérieuse. Je crois que j’ai eu un coup de bol : il s’est fait arrêter à temps. Il avait déjà mis des gens sur le coup, mon appartement était surveillé. Et l’ancien député à la Douma Chevtchenko des « Tambov », tué à Chypre par la suite, m’a dit carrément : « Votre organisation (Agence d’investigations journalistiques ) est en travers de mon chemin ». Plus d’une fois c’était franchement effrayant. En effet, il s’agit de gens susceptibles de s’en prendre à vous physiquement. Avoir affaire aux politiciens et aux
hommes d’affaires est quand même plus simple. On s’est accroché un jour avec un camarade très puissant, connu de tout le pays, et on a eu un contrôle fiscal. Il s’agissait de gens très aimables, mais ils nous ont empêché de travailler pendant trois mois sur ordre de Moscou. Ils nous disaient ouvertement : il faut qu’on trouve quelque chose. Ce n’est pas très agréable de voir ses collègues interrogés pour savoir s’ils ne touchent pas des enveloppes, mais c’est moins grave que voir surgir des gens aux cheveux ras et sans aucune culture juridique sur le pas de sa porte.
(…)
         Vladislav Korneïtchouk, auteur de l’entretien pour Gazprom magazine, janvier-février 2014.




[1] Surnom populaire des Ukrainiens du à leur houpe sur le crâne.
[2] Journaliste, cinéaste, publiciste, écrivain, etc, réalisateur du film « Le Purgatoire » sur la guerre de Tchétchénie.
[3] Radio très critique à l'endroit du Kremlin.